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Full text of "Le Brésil"

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tTIS SCIENT1A VERITAS I 










LE BRESIL. 



PARIS. — TYPOGTUPHIK D* HENRI PLON, 

IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR, 
8 , rue Garanti ère. 



LE 



BRESIL 



PAR 



M. CHARLES REYBAUD. 



PARIS 



GUILLAUMIN ET C ,E , EDITEURS, 

HUE RICHELIEU, I*. 
1856 



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AITH SCIENTIA VERITAS 




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LE BRESIL. 



PARIS. — TYPOGRAPHIE D* HENRI PLON, 

IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR, 
8 , rue Garanti ère. 



LE 



BRESIL 



PAR 



M. CHARLES REYBAUD. 



PARIS 

GUILLAUMIN ET C™, ÉDITEURS, 

RUE RICHELIEU, M. 
1856 



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lit .. ',+ ' * 



On parle assez volontiers du Brésil en France, 
et on en parle en bons termes. La beauté de son 
climat , la richesse de ses produits , les mys- 
tères grandioses de ses forêts vierges, agissent 
sur les imaginations, qui, émerveillées encore 
par l'éclat d'une récente exhibition (l'Étoile du 
Sud) , se complaisent dans le mirage de sa ré- 
gion diamantine; puis, entre tous les États 
indépendants de l'Amérique , c'est le seul qui 
ait eu le bon sens de garder la monarchie, et 
on sait, ne fût-ce que par les relations consi- 
dérables que notre commerce s'y est créées, 
que l'arbre a porté ses fruits, c'est-à-dire que 
le Brésil est calme et prospère ; qu'à l'ombre 

4 



% LE BRÉSIL. 

des institutions monarchiques l'instinct mer- 
cantile de ses habitants donne aux transactions 
une activité de jour en jour plus développée; 
que sa population s' accroît en môme temps que 
sa richesse ; enfin qu'il a le présent assuré et la 
foi dans l'avenir, qui est la sécurité du len- 
demain. 

Ces notions vraies , mais vagues dans leur 
généralité, ne suffisent pas, à mon sens, et j'ai 
pensé que ce serait une œuvre utile d'asseoir la 
bonne opinion du public français sur des faits 
précis et des renseignements positifs, de ma- 
nière à substituer à des impressions superfi- 
cielles une conviction raisonnée. 

Un ouvrage récemment publié en Belgique 
m'a confirmé dans cette pensée, qu'il importait 
de faire mieux connaître l'empire sud-améri- 
cain. Cet ouvrage a pour titre le Budget du 
Brésil et pour auteur M. le comte Auguste van 
der Stratten-Ponthoz, qui a occupé, il y a dix 
années, le poste de chargé d'affaires du gou- 
vernement belge à Rio-Janeiro. 

le livre de M. de Ponthoz est relativement 
-exact, en ce sens qu'il retrace fidèlement la 



INTBODUCTION. 3 

situation du Brésil à l'époque où l'écrivain a 
recueilli les documents qu'il met en œuvre. A 
un point de vue absolu, le livre est faux, car 
le Brésil d'aujourd'hui n'est plus le Brésil de 
1845. Tout passe et se transforme vite dam ces 
contrées de l'Amérique que la suppression du 
monopole colonial a appelées à une vie nou- 
velle, pourvu qu'elles jouissent de la paix inté- 
rieure, et le Brésil, qui, abrité par sa monar- 
chie, n'a subi dans ces derniers temps aucun 
trouble sérieux, a singulièrement marché depuis 
dix ans. 

D'un autre côté-, M. de.Pontiboz a des opi- 
nions très-arrêiées sur certaines conditions de 
l'établissement monarchique : il a, par exem- 
ple, d'irrévocables parfis pris contre la décen- 
tralisation et en faveur de l'impôt foncier. Je 
tiens pour erronés les systèmes qu'il préconise ; 
je suis convaincu que, sans la décentralisation , 
qui donne une vie propre à ses provinces en 
toute matière administrative, l'Empire du Bré- 
sil ne saurait prospérer ni peut-être subsister ; 
je suis également convaincu que l'impôt sur la 
terre, qui est souvent une nécessité financière, 

4. 



4 LE BRÉSIL. 

n'est jamais une nécessité politique, et qu'il 
serait tout au moins improductif et fatal, quant 
à présent, dans un pays qui n'a que fort peu de 
terres en valeur relativement à son étendue, et 
qui appelle à grands cris la colonisation. 

Les griefs que j'énonce n'accusent pas les in- 
tentions de l'écrivain, qui sont, je le recon- 
nais, pleines de bienveillance pour le Brésil; 
mais si les chiffres de M. de Ponthoz sont su- 
rannés, si les voies d'avenir qu'il indique ne 
sont pas celles où le Brésil pourra grandir et 
prospérer, il est bon de rectifier ses chiffres en 
les rajeunissant, et de montrer que l'esprit de 
système dont s'inspirent ses conseils lui a fait 
faire fausse route. 

C'est dans ce double but que j'ai écrit ; mais 
je n'ai pas entrepris la tâche ingrate de réfuter 
point par point les trois gros volumes de M. de 
Ponthoz , où il y a d'ailleurs beaucoup à approu 
ver et à louer. J'ai pensé que je devais choisir 
moi-même mon terrain et aller au plus court, 
dans un temps surtout où les esprits sont si fort 
occupés ailleurs, et qu'un simple et fidèle ex- 
posé de l'état présent du Brésil, de son histoire 



INTRODUCTION. S 

contemporaine, de sa situation financière, des 
actes de son administration et de sa politique, 
enfin de son travail de colonisation, suffirait, 
tout en donnant au public les notions exactes 
qui lui manquent, à répondre aux chiffres et 
aux théories de l'honorable écrivain belge. 

Je n'ai pas eu la prétention de faire un livre 
qui dure : je dis ce qui est, j'essaye de faire 
entrevoir ce qui sera; mais étroitement limitée 
dans le cercle des faits et des prévisions de l'é- 
poque où elle est écrite, mon œuvre ne saurait 
avoir qu'une valeur actuelle, et le livre même 
de M. de Ponthoz m'aurait appris au besoin 
qu'on ne peut guère en faire d'autres quand il 
s'agit du Brésil. Avec le rapide développement 
que prend l'Empire, ce qui est aujourd'hui sera 
modifié demain, et certainement, dans moins de 
dix ans, mon livre sera à refaire, car les faits et 
les chiffres qu'il donne seront tout aussi suran- 
nés alors que le sont en ce moment les faits et 
les chiffres recueillis en 1 845 par M. de Ponthoz, 
Il n'y a qu'une chose qui ne change pas au Brésil , 
c'est l'ardeur du gouvernement impérial à ôréer 
ce qui manque et à améliorer ce qui est. 



6 LE BRÉSIL. 

Plus habitué à la forme résumée du journal 
qu'aux développements du livre, j'ai élagué de 
mon travail , autant que possible, les colonnes 
de chiffres et les tableaux statistiques dont se 
grossissent volontiers les ouvrages analogues , 
n'empruntant aux nombreux documents qui 
sont sous ma main que le strict nécessaire. Tout 
cet étalage scientifique, peu attrayant pour le 
public, n'a de prix qu'aux yeux des hommes 
qui ont fait des choses dont on parle une étude 
spéciale, et ce groupe de savants ne s'est pas 
constitué encore pour les choses du Brésil. Je ne 
suis moi-même qu'un écolier en ces matières, 
et c'està cet humble titre que je m'attache à pré- 
senter, sous la forme la plus claire, les notions 
élémentaires que j'ai laborieusement recueillies. 

Mieux eût valu sans doute qu'un écrivain bré- 
silien eût rempli ma tâche : j'en connais qui 
s'en seraient merveilleusement acquittés, et je 
regrette qu'ils ne m'aient pas devancé. Parler 
d'un pays qu'on n'a pas visité, se transporter, 
par un effort de l'esprit, dans un milieu qui 
n'est pas le nôtre, discuter les choses quand on 
n'a pas vu se mouvoir les hommes, c'est s'ex- 



INTRODUCTION. 7 

poser à bien des méprises, à bien des erreurs; 
e est se condamner à rétrécir son cercle et à se 
priver de l'élément qui agit le plus sur le pu- 
blic, qui avive le plus les œuvres littéraires. Je 
me suis résigné à ma situation sur ce dernier 
point, et quant aux erreurs possibles, je m'en 
suis garé de mon mieux en puisant mes rensei* 
gnements aux sources les plus sûres, et en con- 
sultant avec un soin minutieux soit les docu- 
ments officiels, soit les hommes les plus 
compétents. Grâce à ce contrôle attentif, j'ai 
l'espoir que les lecteurs mêmes du Brésil trou- 
veront dans mon livre des lacunes sans doute, 
mais peu d'erreurs matérielles. 

Le seul mérite de ce livre aux yeux de mes 
lecteurs d'outre-mer, c'est sa parfaite impartia- 
lité. Sur ce point, je tiens à leur suffrage, et je 
me crois en droit d'y compter. Le Brésil a eu 
ses luttes de l'Indépendance, ses agitations, ses 
troubles, ses révoltes d'une régence de dix an- 
nées; il a eu, il a encore ses partis, très-vio- 
lents dans le passé, aujourd'hui très-calmes, 
très-constitutionnels, mais non effacés, car sous 
le régime parlementaire, où le pouvoir est le prix 



8 LE BRÉSIL. 

de la victoire, les partis se transforment mais 
ne disparaissent pas. J'ai pris mon point de vue 
entre ces partis, reconnaissant que leurs efforts 
divers ou contraires avaient également concouru 
à asseoir 1 sur d'inébranlables bases et à déve- 
lopper les institutions monarchiques. Par un 
sentiment de réserve que doit s'imposer celui 
qui parle d'un pays qui n'est pas le sien, je me 
suis abstenu d'apprécier, et j'ai à peine nommé 
les hommes éminents qui ont figuré en première 
ligne dans les conseils de l'Empereur et dans le 
Parlement. Je n'ai jugé que les morts, pour les- 
quels l'histoire a déjà commencé , sans donner 
prise, par des éloges intempestifs, à aucune 
controverse sur les vivants. Quant aux opinions 
que j'ai émises sur les choses passées ou pré- 
sentes de l'Empire, je ne me suis inspiré que de 
mes propres sentiments , c'est-à-dire de mon 
affection pour le Brésil, et du peu d'expérience 
que m'a donnée une longue étude des choses 
politiques de l'Europe. 

Mais quelles que soient mes sympathies 
pour les progrès merveilleux qui s'accomplis- 
sent dans ce jeune Empire , et les précieuses ami- 



INTRODUCTION. 9 

tiés qui sont venues me trouver de si loin, ce 
n'est pas pour le Brésil que j'ai écrit, c'est pour 
la France. Si je n'étais profondément convaincu 
que la France a beaucoup à gagner à mieux 
connaître le Brésil ; que le connaissant mieux 
elle suivra plus résolument encore la voie où 
elle est entrée, et qu'elle aura sa part et sa 
grande part dans les bénéfices que l'avenir pro- 
met à l'Empire sud-américain, je n'aurais pas 
eu la pensée de publier ce livre. 

La France, jusqu'à ces dernières années, 
avait semblé prendre à tâche d'annuler les avan- 
tages maritimes et commerciaux qu'elle tient 
de sa situation. A la suite des longues guerres 
de la révolution, sa puissance coloniale était 
fort déchue , et il dépendait d'elle de s'appro- 
prier en grande partie le commerce d'échange 
avec les États de l'Amérique du Sud qui s'é- 
taient affranchis du joug de leurs métropoles. 
Quand on a à offrir un marché de 30 à 36 mil- 
lions de consommateurs centralisés, on est en 
droit assurément d'obtenir des débouchés d'une 
valeur équivalente à celle des objets qu'on con- 
somme, car c'est un axiome incontestable que 



40 LB BRÉSIL. 

cette devise des économistes : * Les produits 
s'échangent contre des produits. » 

Cette politique naturelle de la France n'a été 
suivie ni par le gouvernement de la Restaura- 
tion ni par le gouvernement qui lui a succédé. 
Ce n'est pas ici le lieu de dire les causes de 
cette déviation, et quelle pression subissaient 
les deux gouvernements. Mais que ce fût ou non 
une nécessité de la situation, leur législation 
douanière s'inquiéta de tout en France , sauf de 
la seule chose qui aurait dû la préoccuper, à 
savoir l'intérêt du consommateur, c'est-à-dire 
des masses. Pour favoriser nos colonies, que la 
liberté eût fait s'ingénier et vivre, et qui ont 
misérablement végété, elle frappa de droits à peu 
près prohibitifs toutes les denrées intertropicales 
de provenance étrangère. Puis la betterave appa- 
rut, et sans qu'on tint compte delà différence des 
époques, cette trouvaille de l'Empire, excellent 
corrélatif du blocus continental, fut élevée dans 
la serre chaude de la protection à l'état d'in- 
dustrie nationale menaçante pour nos colonies, 
et frappant plus que jamais d'interdit les pro- 
duits similaires du Brésil et de Cuba. La cul- 



INTRODUCTION. If 

ture delà betterave, comme devant fournir la 
matière première à la fabrication du sucre , a eu 
pour la France le triple résultat que voici : elle 
nous a fait payer le sucre plus cher qu'en aucun 
autre pays du monde ; elle a doublé et triplé le 
prix des terres propres à cette culture ; elle a 
contribué dans une certaine mesure au renché- 
rissement des céréales par le changement des 
cultures qui s'est opéré dans nos riches dépar- 
tements du nord. Il n'y a pas à coup sûr un de 
ces résultats qui ait profité à la généralité des 
citoyens, et il est permis de regretter qu'on 
n'ait pas eu en France le ferme bon sens des 
Anglais, qui n'ont pas voulu quitter la proie 
pour l'ombre et sacrifier les intérêts de leur ma- 
rine, de leur commerce, de leur industrie, de 
la masse de leurs consommateurs, à la fantaisie 
de se donner les apparences d'une richesse ter- 
ritoriale factice. 

Peut-être l'industrie sucrière a-t-elle pris 
aujourd'hui trop de racines en France pour 
qu'il nous soit possible de revenir sur nos pas j 
mais le sucre est le seul de nos produits tropi- 
caux qui se soit artificiellement acclimaté parmi 



4* LE BRÉSIL. 

nous ; l'intérêt métropolitain n'était après tout 
engagé que sur cette question, et le café, par 
exemple, qu'on n'entendait pas apparemment 
sacrifier au culte subalterne de la chicorée, eût 
fourni encore un excellent objet d'échange pour 
nos produits manufacturés et agricoles, si l'in- 
térêt exceptionnel de nos colonies n'eût aussi 
sur ce point dominé nos tarifs. Or nos colonies 
produisent des cafés excellents, mais qui sont 
loin de suffire à notre consommation intérieure. 
Pour protéger ces cafés, que leur qualité supé- 
rieure protégerait bien toute seule, on a frappé 
de droits différentiels excessifs les cafés prove- 
nant de l'étranger, qui n'arrivaient plus sur 
notre marché que comme appoint. Il est résulté 
de cet état de choses que la consommation n'a 
pas pris les développements que devait lui don- 
ner le goût naturel du peuple pour une boisson 
salubre, agréable, fortifiante, et que l'usage de 
cette boisson alimentaire n'a encore, en raison 
de son prix, pénétré qu'incomplètement dans 
les masses. Avec des droits minimes qui feraient 
seulement la part du fisc et supprimeraient la 
part de la protection, il y aurait à la fois 



INTRODUCTION. 43 

profit pour le trésor, profit pour le consomma- 
teur et profit pour notre industrie , notre agri- 
culture et notre marine, qui fourniraient et 
transporteraient les produits nationaux à échan- 
ger contre les cafés du Brésil, accaparés en ce 
moment par les États-Unis, qui les admettent 
en franchise de droits. 

Il est reconnu par tout le monde que les ten- 
dances du gouvernement actuel s'attachent à 
rectifier ce qu'il y avait d'étroit et d'illibéral en 
matière de douanes dans les allures des gou- 
vernements qui l'ont précédé. Depuis 1851, on 
n'a touché aux tarifs que pour les dégrever, et 
on y a touché souvent. Les économistes ardents 
trouvent que la besogne est menée trop discrè- 
tement, les partisans de la protection trouvent 
qu'on frappe trop fort ; mais de ces griefs con- 
tradictoires il résulte que le gouvernement a 
clairement marqué son but, et qu'il est résolu, 
tout en ménageant soigneusement la transition 
pour les intérêts engagés, et tout en sauvegar- 
dant les droits du fisc, à faire entrer peu à peu 
la France dans la voie de la liberté des échan- 
ges. Personne ne doute, pas même les intéres-» 



Il LB BlttSIL. 

ses, que ta pas qu'il fait chaque jour dans cette 
voie ne soient définitifs, et que les lacunes qui 
le séparent de son but ne soient, en temps et lieu, 
comblées. 

L'heure est donc bonne pour mieux faire 
connaître à la France ce grand Empire du Bré- 
sil, qui produit en abondance tous les objets 
de consommation qu'elle demande aux chaudes 
latitudes, et qui seul, entre toutes les contrées 
de la même zone, lui offre en échange un mar- 
ché de huit millions de consommateurs. Déjà 
même, sous une législation encore restrictive, 
nos relations avec le Brésil, bien qu'elles aient 
ressenti le contre-coup de la guerre d'Orient, 
prennent chaque jour plus d'extension et d'ac- 
tivité. Le tableau général de nos. exportations 
et importations place le Brésil au neuvième rang 
parmi les États qui consomment les produits 
français, et le chiffre des objets que nous lui 
fournissons s'élève à soixante-quinze millions 
et demi par an. Il est vrai que le Brésil nous 
prend beaucoup plus que nous ne lui prenons 
par le fait de nos tarife et au grand détriment 
du consommateur français. L'Empire sud-amé- 



INTRODUCTION. 41 

ricaia n'est que le quatorzième (commerce gé- 
néral) et le dix-septième (commerce spécial) 
des pays importateurs en France, et le chiffre 
des denrées qu'il nous fournit ne dépasse guère 
quarante-cinq millions. Cette inégalité dans les 
échanges prouve l'irrésistible puissance d'at- 
traction qu'exercent surtout les oeuvres de l'in- 
dustrie parisienne sur un pays pourvu de grands 
centres de population , comme Rio-Janeiro , 
Bahia, Pernambuco, où les merveilles de l'art 
et du goût français trouvent des appréciateurs 
intelligents et des consommateurs quand même. 

L'accroissement de nos rapports avec l'Em- 
pire sud-américain profite singulièrement à no- 
tre navigation marchande, qui a le monopole à 
peu près exclusif des transports entre les deux 
pays^ comme le prouve le Tableau général du 
commerce en 1854. Sur 121 navires entrés dans 
les ports de France venant du Brésil , 95 appar- 
tenaient à la marine française; sur 103 navires 
sortis de nos ports en destination pour le Bré- 
sil , 87 portaient également le pavillon français. 

Le Havre, ce port de mer de Paris, a établi 
avec la capitale du Brésil un service comme*- 



46 LE BRÉSIL. 

cial régulier qui expédie tous les vingt jours un 
navire d'un fort tonnage, en attendant Vheure où, 
les nécessités delà guerre prenant fin, il sera per- 
mis à nos armateurs d'organiser, avec l'aide du 
gouvernement, un service postal de paquebots à 
vapeur entre les deux pays. Nos autres ports de 
mer rivalisent avec le Havre : Bordeaux, Nan- 
tes , Marseille multiplient leurs rapports et leurs 
échanges avec le Brésil, et cette dernière et 
puissante cité aurait déjà, depuis plusieurs an- 
nées, une ligne de bateaux à vapeur sur le 
Brésil, si la guerre, en mettant la main sur le 
grand matériel naval de notre commerce, n'a- 
vait interrompu une entreprise qui s'était orga- 
nisée par le seul effort d'une maison intelligente 
et hardie, et sans aucune subvention du trésor. 
Pour le Brésil aussi l'heure est bonne, car il 
est en voie de reviser et d'abaisser ses tarifs, que 
des exigences fiscales, en quelques points mal 
entendues, ont tenus jusqu'ici assez élevés. Cette 
réforme, qui ne saurait tarder à s'accomplir, 
portera ses fruits naturels en accroissant nota- 
blement la consommation, et nos débouchés 
devront s'en agrandir. 



^ 



INTRODUCTION. 17 

Les rapports entre les deux gouvernements 
sont excellents, et c'est là un fait considérable 
à noter, car, en raison de ces bonnes et ami- 
cales relations, le sentiment national, tout aussi 
puissant au Brésil que l'esprit mercantile, ap- 
pelle sur le commerce français une préférence 
marquée. On aime la France à Rio -Janeiro 
comme dans le reste de l'Empire, non-seule- 
ment parce que la nature du Français s'assimile 
mieux à la nature du Brésilien , et que ses 
mœurs, son origine, sa croyance vont parfai- 
tement à des populations catholiques etde source 
latine ; mais on l'aime aussi parce qu'aucun 
choc, aucune offense, aucun dissentiment no- 
table n'ont séparé les deux pays, et parce qu'on 
sait que la France, dans sa politique honnête et 
loyale, n'a aucune pensée, aucun dessein de 
porter atteinte à la dignité de l'Empire sud-amé- 
ricain et aux développements de sa prospérité. 
Cette sympathie est d'autant plus vive et mieux 
assise, qu'il s'en faut de beaucoup qu'elle s'é- 
tende aux deux autres grandes nations mariti- 
mes. Le Brésil n'a pas oublié et n'oubliera pas 
de longtemps les procédés brutaux de l'Angle- 



18 LE BRÉSIL. 

terre dans la question de la traite, et quant 
aux États-Unis, leurs récentes tentatives au su- 
jet de l'Amazone et les vues d'usurpation future 
qu'elles décèlent ont singulièrement accru les 
défiances et les antipathies qu'inspirent à tous 
les Américains du Sud les Anglo-Saxons du 
Nord. 

L'heure est donc bonne, je le répète, pour 
les deux pays, et j'aurai rempli mon but si, en 
exposant succinctement l'état du Brésil et se& 
ressources présentes et futures, j'appelle, sur 
les avantages réciproques de liens plus multi- 
pliés et plus intimes, l'attention des deux gou- 
vernements et des deux peuples. 



LE BRESIL. 

CHAPITRE PREMIER. 

NOTIONS HISTORIQUES ET GÉOGRAPHIQUES. 



Le Brésil seule monarchie au milieu des républiques m'spano- américaines. 

— Expérience des deux formes. — Où est le progrès , où. est U décadence? 

— Débats difficiles du nouvel Empire. — Départ du roi Jean VI pour le 
Portugal. — ■ Insurrection générale. — Proclamation de l'Indépendance, — » 
Don Pedro 1 er empereur. — Les frères Andrada. — Leur rupture avec 
l'Empereur. — Leur opposition dans l'Assemblée. — L'Assemblée est dis* 
soute. — Don Pedro fait lui-même la Constitution , agréée par le peuple 
et jurée le 25 mars 1824. — Paix avec le Portugal par l'intermédiaire de 
l'Angleterre. — Reconnaissance du Brésil comme empire indépendant. — 
Comment l'Angleterre se fait payer ses bons offices. — Guerre avec 
Bueuos-Ayres et Montevideo. — Convention préliminaire de paix du 
27 août 1828. — Les Brésiliens abandonnent Montevideo. — Fâcheux 
effet de cette guerre. — Désordre dans les finances. — Désordre dans 
les idées. — Contre-révolution et anarchie. — Agitation parlementaire. — 
Majorité hostile à l'Empereur. — Événement du 7 avril 1831. — Abdica- 
tion de don Pedro 1 er en faveur de son fils. — Omnipotence du Parlement. 

— Ses tendances ultra-libérales. — • Ses goûts d'économie. — Suppression 
de la régence à trois, du Conseil d'État. — Émancipation des provinces. 

— Le prêtre Feïjo régent unique. — Son caractère. — Son administra- 
tion. — Sa lutte parlementaire. — Sa démission. — Régence provisoire , 
puis définitive de Pedro d'Araujo-Lima. — Gouvernement régulier. — Dé- 
claration de majorité de l'Empereur. — Troubles et rébellions pendant les 
régences. — Provinces de Para , des Amgoaa, de Rio Grande do Sol. — 
Troubles après les régences. — Sâo-Paulo. — Minas Geraës. — Les 
Sonia Luths et les Saquaremoi. — Derniers désordres à Pernambuco. — 
Paix générale intérieure. — Calme des partis. 

Les provinces de l'Empire. — Maritimes. — Centrales. — Leurs climats. 

— Leurs produits. — Diamants. — Mines d'or, de fer, de charbon. — 
Café, sucre, coton, cacao, caoutchouc, bois de teinture et d'ébénisterte, 

— Population. — Situation admirable de l'Empire sur toutes les routes 
maritimes du commerce européen. 

De tous les États indépendants qui couvrent le 
vaste continent de l'Amérique centrale et méridio- 

2. 



M LE BRÉSIL. 

nale , un seul, le Brésil, est régi par la forme mo- 
narchique. Pour l'Europe, où les révolutions ont 
soulevé tant d'idées pleines de périls, l'expérience 
qui se fait de l'autre côté de l'Atlantique est donc 
féconde en enseignements. Dans des conditions à 
peu près pareilles , sur le même théâtre , et presque 
à la même date, deux populations qui s'aiment 
d'autant moins qu'elles ont plus d'affinités de 
mœurs et de race , ont essayé deux formes de gou- 
vernement contraires. Le Pérou, le Chili, la Bolivie, 
le Paraguay, les Provinces Argentines, l'Uruguay, 
l'Equateur, Venezuela, Guatemala, la Nouvelle- 
Grenade , ont adopté le régime républicain en se 
séparant de la métropole. Le Brésil , tout en rom- 
pant avec le Portugal, sa mère patrie, a cru plus 
sage de garder la monarchie , et un rameau de la 
maison de Bragance a été retenu et greffé sur le sol 
américain. 

Aujourd'hui, après plus d'un tiers de siècle d'ex- 
périence, qu est-il arrivé de cette double épreuve? 
Où est le progrès, où est la décadence? où est l'or- 
dre, où est l'anarchie? où est la sécurité, où est 
l'inquiétude incessante de l'avenir? 

Si peu renseignée qu'elle soit des choses de l'au- 
tre hémisphère, l'Europe sait à quoi s'en tenir sur 
les résultats atteints, et ce n'est ni mon désir ni mon 
but de rechercher pourquoi et comment la républi- 
que a si malréussi jusqu'à ce jour parmi les anciennes 



CHAPITRE PREMIER. 2» 

colonies espagnoles. Je puis- affirmer cependant, 
et nul ne me contredira , qu'à l'exception peut-être 
d'un seul État \ mieux prédisposé apparemment aux 
pratiques anglo-saxonnes , et où les bouleversements 
ont été rares, partout 1 épreuve de ces trente dernières 
années semble démontrer combien la règle républi- 
caine se faisait difficilement agréer par les popula- 
tions de race latine , que le catholicisme a façon- 
nées au principe d'autorité. Je pourrais aller plus 
loin et affirmer qu'avec de tels éléments la républi- 
que est impossible, et le passé me donnerait raison. 
Mais la Providence a ses desseins secrets sur les 
peuples, et si elle permet qu'ils se fourvoient, ce 
n'est pas pour les faire éternellement s'agiter dans 
une voie sans issue. Par des moyens qui échappent 
aux calculs de l'homme et que Dieu seul connaît , 
l'Amérique espagnole arrivera, c'est ma ferme espé* 
rance, à accomplir sa destinée et à développer sa ri- 
chesse dans le travail et dans la paix. Si pénible qu'ait 
été et que soit encore le sillon , il donnera un jour sa 
moisson , d'autant plus riche et mieux venue qu'elle 
aura été plus longtemps et plus ardemment désirée. 
Mais le Brésil n'a pas eu à chercher sa voie, et 
depuis la proclamation de son indépendance, il a 

1 Le Chili, qui n'a que passagèrement souffert de ces 
luttes de personnes si fatales aux républiques hispano-amé- 
ricaines', et qui, aujourd'hui surtout , sous l'impulsion d'un 
président patriote et éclairé j est en pleine voie de progrès. 



291 . LE BRÉSIL. 

marché d'un pas ferme vers un avenir de jour en 
jour mieux dessiné de prospérité et de grandeur. 
Et cependant que d'obstacles et de périlleux défilés à 
traversa 1 ! Tout d'abord, c'était la guerre avec l'an- 
cienne métropole , la guerre forcée; car le Portugal 
ne pouvait renoncer volontairement à un joyau 
pareil, et les profits qu'il retirait de sa puissante 
colonie valaient bien l'effort d'une lutte désespérée. 
Puis vint la guerre étrangère, la guerre avec la Con- 
fédération Argentine pour la possession de Monte- 
video. Puis, enfin, l'agitation intérieure, la guerre 
des partis, l'abdication du prince énergique qui 
avait prodamé l'Indépendance et doté le Brésil 
d'une Constitution admirable , l'abdication de don 
Pedro I er , qui, sûr de l'avenir pour son jeune fils, 
tant il comptait, malgré des orages passagers, sur 
le bon sens et la loyauté de ses fidèles Brésiliens , 
méditait, dans ses rêves chevaleresques, d'aller rendre 
un trône à sa fille bien-aimée, Dona Maria da Gloria ! 
C'était pourtant chose grave que de laisser un 
enfant de cinq ans sur un trône fondé depuis neuf 
années, dans un empire encore tout frémissant de l'ef- 
fort violent par lequel il avait conquis son indépen- 
dance, qui venait de mal conduire et de mal finir 
une guerre avec ses voisins, et qui, en .ce moment 
même , était livré tout entier aux luttes acharnées 
des partis. Que de rivalités , que d'ambitions con- 
traires devaient éclater autour de ce pouvoir dont 



CHAPITRE PREMIER. M 

l'exercice devait appartenir aux plus entreprenants et 
aux plus habiles! La Constitution avait réglé le mode 
de régence, attribuée à trois personnages élus par 
l'Assemblée générale; mais on avait toute raison de 
craindre que trois régents exerçant collectivement 
l'autorité impériale ne parvinssent pas à s'entendre 
et n'enlevassent au pouvoir suprême toute sa force 
et son prestige. 

Ce n est pas tout : le Brésil est un empire im- 
mense, qui se compose de vingt provinces l , très- 
inégalement peuplées, mais dont quelques-unes 
surpassent en étendue territoriale plusieurs de nos 
grandes monarchies d'Europe. Cet empire est baigné 
par l'océan Atlantique sur un développement d'en* 
viron onze cents lieues de côtes, et sur quelques 
points il pénètre dans les terres jusqu'à cinq cents 
lieues de profondeur. Ses provinces ont des pro- 
duits et des besoins divers, par conséquent des 
intérêts peu homogènes : la population même est un 
mélange, à doses diverses, des races blanche, noire 
et rouge. Toutes ces causes, sommairement indi- 

1 A l'époque de l'Indépendance, le Brésil comptait seule- 
ment dix-huit provinces. Dans ces dernières années , deux 
nouvelles provinces ont été créées ; celle des Amazone*, dé- 
membrée de la province du Para , et celle du Parana, dont 
le territoire a été formé de districts détachés des provinces 
de Sao-Paulo, de Sain te- Catherine et de Rio Grande do Sul. 
Voir à la fin du chapitre la nomenclature des provinces. 



H LE BRÉSIL, 

quées, politiques, géographiques ou sociales, ren- 
daient donc, même en temps ordinaire et aux 
mains vigoureuses d'un homme fait , extrêmement 
difficile l'exercice du pouvoir impérial. A combien 
plus forte raison le trône d'un enfant devait-il être 
exposé aux plus dangereuses secousses ! 

En effet , les dix années de régence qtre le Brésil 
a traversées ont été laborieuses et pleines d'orages. 
Les partis politiques se sont disputé le pouvoir avec 
acharnement; des rébellions locales ont éclaté; il 
y a eu des luttes ardentes , des menaces de sépara- 
tion ; mais, en définitive, non-seulement le principe 
monarchique a prévalu (il n'avait jamais été sérieu- 
sement attaqué), mais, à travers ces difficultés 
inouïes, qu'aucun autre État peut-être n'aurait 
aussi victorieusement surmontées \ I e Brésil a mar- 
ché constamment dans la voie du progrès, et il s'est 

1 Le rapprochement n'est pas de moi, il a été fait par un 
personnage qui connaissait merveilleusement bien l'Europe, 
l'esprit le plus calme et le plus réfléchi qui ait existé, et dont 
le nom est une autorité en fait de bon sens ; je veux parler 
du duc de Wellington. Lie ministre du Brésil à Londres par- 
lait devant le vieux duc de la situation de l'Empire et de la 
vitalité de ses institutions qui lui avait permis de traverser 
sans bouleversement la période si orageuse d'une, régence de 
dix années. Le duc médita quelques instants, puis, d'une 
voix lente et grave et comme pesant ses paroles, il répondit : 
« Oui , vous avez raison , vous pouvez être fier de votre Con- 
a stitution et de votre pays : je ne connaîs pas en Europe un 
« État qui aurait résisté à une pareille épreuve. » 



CHAPITRE PREMIER. K 

trouvé prêt à suivre résolument son jeune Empe- 
reur , quand une déclaration heureusement précoce 
de majorité a mis, en 1840, les rênes du gouver- 
nement en ses mains. 

Le but de ce livre est de constater 1 état présent 
du Brésil, de faire entrevoir l'avenir qui lui est ré- 
servé, et non de raconter son passé. Il importe cepen- 
dant, pour l'intelligence des faits actuels, de pré- 
senter au lecteur une esquisse rapide des circonstances 
qui ont accompagné et suivi la proclamation de 
l'Indépendance, et des événements qui ont signalé 
les débuts de l'Empire. 

A l'époque où toutes les colonies espagnoles de 
l'Amérique centrale et méridionale venaient de briser 
les liens qui les unissaient à la métropole , le Brésil 
ne pouvait rester soumis au joug colonial. La pré- 
sence à Rio Janeiro du roi Jean VI et de sa famille , 
que l'invasion du Portugal par les Français avait 
forcés, en 1807, de quitter Lisbonne, comprima 
pendant plusieurs années le mouvement; mais, en 
1821, l'heure vint où le vieux roi eut en quelque 
sorte à choisir entre ses deux couronnes. Lisbonne, 
O porto, les principales villes du Portugal étaient en 
insurrection. Pour faire tête à une révolution im- 
minente et pour sauvegarder les droits héréditaires 
de la maison de Bragance , il fallait absolument que 
le chef de la dynastie revînt à Lisbonne. Il y avait, 
il est vrai, péril imminent à quitter le Brésil, où 



26 LB BRÉSIL. 

grondait la menace de l'Indépendance; mais le roi 
Jean comprit qu'il ne fallait pas risquer de tout per- 
dre à la fois , et il partit pour l'Europe, en laissant 
à son fils, don Pedro, le gouvernement du Brésil 
avec le titre de régent 

Mais le Brésil ne voulut pas s'exposer à retomber 
de nouveau sous le régime abhorré de la supré- 
matie métropolitaine , et il se leva comme un seul 
homme pour conquérir son indépendance et se se* 
parer à tout jamais de la mère patrie. Dans ces cir- 
constances décisives, don Pedro prit résolument son 
parti. Le 7 septembre 1821, il acclama solennel* 
lement l'Indépendance du Brésil , et le Brésil l'ac- 
clama à son tour pour son empereur. Une Assemblée 
constituante fut immédiatement convoquée pour 
donner une Constitution au nouvel Empire. 

Parmi les hommes qui prirent la plus grande 
part à ce mouvement, il faut placer en première 
ligne les trois frères Andrada, José Bonifacio, Mar- 
tini et Antonio Carlos. Tous les trois avaient siégé, 
comme représentants du Brésil, au sein de l'Assem- 
blée constituante réunie à Lisbonne, à la suite des 
événements de 1820. L'énergie avec laquelle ils 
avaient défendu les droits de leur patrie dans cette 
assemblée où l'intérêt métropolitain était tout-puis- 
sant, leur avait conquis au Brésil une immense 
popularité. 

De retour sur la terre natale , et certains désor- 



CHAPITRE PREMIER. *7 

mais qu'une séparation violente pouvait sevle as- 
surer l'avenir du Brésil , ils se firent les apôtres de 
l'Indépendance, et entamèrent contre le parti por- 
tugais une guerre acharnée. La prompte adhésion 
du régent don Pedro donna au mouvement provo- 
qué par les Andrada un chef et les plus sûres ga- 
ranties de succès. Proclamé empereur, don Pe- 
dro I er prit pour ses ministres deux des frères, 
José Bonifacio et Martim. Toute l'action politique 
fut concentrée dans leurs mains et dans celles du 
troisième frère, Antonio Carlos, associé à leur in- 
fluence. 

Les Andrada, dont le nom demeure invariable- 
ment attaché au fait glorieux de l'émancipation bré- 
silienne, sont aujourd'hui dans la tombe, et on 
peut parler de ces personnages sans craindre de se 
laisser prendre aux passions ardentes qu'ils avaient 
soulevées autour d'eux. 

Tous les trois étaient des esprits élevés, dominés 
par le plus vif sentiment patriotique , suffisamment 
pourvus d'instruction, nourris surtout de ces hasar- 
deuses théories de gouvernement que la Révolution 
française avait mises en vogue, et qui ont fait tant 
de victimes parmi les peuples dénués de sens pra- 
tique. Comme tous ceux que la faveur populaire a 
«livrés, ils étaient entiers, absolus, et leur excessive 
vanité ne souffrait pas la contradiction, de quelque 
part qu elle vînt 



2* LE BRÉSIL. 

Aveg de telles dispositions , les Aodnada ne pou- 
vaient longtemps faire boa ménage avec l'empereur 
don Pedro I er ; insouciant des détails, qu'il aban- 
donnait volontiers à ses ministres , ce prince avait 
de l'initiative et l'instinct des grandes choses : il ne 
voulait pas être annulé. Aussi la bonne intelligence 
fut bientôt rompue, et l'Empereur prouva à ses mi- 
nistres, en les renvoyant, qu'il pouvait se passer d'eux. 

Mais les trois frères siégeaient au sein de l'Assem- 
blée que don Pedro avait réunie pour donner une 
Constitution à l'Empire. Leurs talents et leur popu- 
larité assuraient leur prépondérance dans cette as- 
semblée,, et leur ambition désappointée faisait d'eux 
les chefs naturels d'une redoutable opposition. Tel 
fut en effet le rôle qu'ils. prirent en abandonnant le 
pouvoir. Dès lors l'Empereur et la Constituante ne 
s'eptendirent plus, et tout l'effort des Andrada s'at- 
tacha à entretenir l'agitation dans le pays et dans 
la Chambre, soit en surexcitant les haines nationales 
contre les Portugais, soit en faisant sanctionner par 
l'Assemblée tout ce que l'arsenal des Constitutions 
passées leur fournissait de plus exorbitant et de 
plus impraticable en fait de théories ultra-démo- 
cratiques. 

Dans ces circonstances, qui allaient à son carac- 
tère résolu, don Pedro I er prit sur-le-champ son 
parti. Un beau jour il fit entourer.de troupes le 
siège de l'Assemblée constituante, il en fit sceller les 



CHAPITRE PREMIER. 29 

portes, et en même temps un décret impérial an- 
nonça au peuple brésilien que cette assemblée était 
dissoute, et qu une autre assemblée allait être con- 
voquée, laquelle aurait à délibérer sur un projet 
que présenterait l'Empereur, et qui donnerait aux 
libertés de la nation de plus sûres et meilleures 
garanties. 

L'Empereur se garda bien de réaKser sa promesse 
en ce qui concernait la réunion d'une autre assem- 
blée: C'eût été renouveler l'agitation parlementaire, 
avec la certitude de ne rien finir. Mais, assisté dans 
son œuvre par des ministres intelligents et honnêtes, 
il donna au Brésil ce qu'il appelait de tous ses vœux, 
une sage et très-libérale Constitution, dont je parle- 
rai amplement tout à l'heure, Constitution qui ré- 
git encore le Brésil. Soumise à la sanction nationale, 
et unanimement agréée par les municipalités , qui 
demandèrent instamment à l'Empereur de la mettre 
sur-le-champ à exécution, cette Constitution fut 
promulguée comme la loi suprême du Brésil. Dans 
la journée du 25 mars 1824, l'Empereur jura so- 
lennellement de l'observer, et le même serment fut 
prêté par tous les fonctionnaires de l'Empire. 

Pendant que ces événements s'accomplissaient à 
l'intérieur ^ les hostilités continuaient toujours avec 
le Portugal ; et bien que la cour de Lisbonne n'eût 
désormais aucune chance de ressaisir sa domination 
sur son ancienne colonie, la guerre avait le grave 



30 LS BRÉSIL, 

inconvénient d'entretenir en état de trouble cer- 
taines provinces où le parti de la métropole comp- 
tait ses plus nombreux adhérents. Il fallait en finir 
cependant : les Portugais avaient été battus dans la 
province de Bahia et chassés de l'Empire ; d'un autre 
côté, une frégate brésilienne interceptait l'embou- 
chure du Tage, et à la nouvelle de quelques prises 
qu'elle avait faites, le commerce de Lisbonne avait 
jeté les hauts cris, demandant instamment qu'on 
acceptât les faits accomplis , et qu'à défaut d'une 
domination à jamais perdue, on rendit au moins au 
Portugal ses fructueuses relations avec le Brésil. 

Toujours prête à s'employer dans les affaires où 
ses intérêts commerciaux et son influence ont quel- 
que chose à gagner, l'Angleterre intervint pour ré- 
concilier les deux parties. Tout-puissant en Portu- 
gal, le cabinet de Londres décida aisément le roi 
Jean VI à entrer en négociation avec le nouvel Em- 
pire, et, pour mieux marquer son ascendant dans 
cette affaire, il fit nommer comme plénipotentiaire 
delà cour de Lisbonne un diplomate anglais, sir 
Charles Stuart , chargé de débattre et d'arrêter les 
bases d'un traité de paix. Par ce traité, conclu le 
29 août 1825, sous la médiation de l'Angleterre, le 
Portugal reconnut l'Indépendance du Brésil. Mais 
avec un négociateur anglais cette reconnaissance ne 
devait pas être gratuitement obtenue, et, par un 
article séparé où s'est empreinte la griffe du lion, le 



CHAPITRE PREMIER. 34 

Brésil dut s'obliger à payer au Portugal la somme 
d'un million sterling pour le remboursement d'un 
emprunt que le gouvernement de Lisbonne avak 
conclu à Londres en 1823. 

Une déclaration de reconnaissance qui donnait 
au fait la sanction du droit et qui garantissait l'ave- 
nir du nouvel Empire, en lui attribuant, même aux 
yeux des pubiicistes les plus pointilleux , le plein 
exercice de sa souveraineté, une telle déclaration ne 
pouvait être payée trop cher, et en somme le traité 
de 1825 était un événement heureux. Mais l'empe- 
reur dori Pedro 1 er aimait les aventures, et au lieu 
de s'occuper à compléter la pacification du pays, où 
germaient encore beaucoup de semences d'agitation 
et de discorde, il eut la fantaisie de se jeter dans une 
guerre étrangère. 

Le roi Jean YI , arguant d'un droit assez équi- 
voque, qu'il aurait tenu du chef de sa femme, fille 
du roi Charles IV d'Espagne, avait tenté une pre- 
m mière fois, en 1812 , de prendre possession de Mon- 
tevideo; ses troupes avaient envahi la bande orien- 
tale, mais l'Angleterre intervint, et à la suite d'un 
armistice illimité conclu sous les auspices de lord 
Strangford, la division portugaise repassa la fron- 
tière. 

En 1816, les Anglais étaient sans doute occupés 
ailleurs, et la tentative fut renouvelée avec plus de 
succès; Montevideo tomba aux mains du roi Jean, 



3* LE BRÉSIL, 

et la domination portugaise, fut établie sur l'État 
oriental tout entier. Cette occupation reçut même 
une apparente consécration légale, car, le 19 juillet 
1821 , le Cabildo de Montevideo ', décréta l'incor- 
poration de la province au Portugal , sous le nom 
de province Cis-Platine. Quand le Brésil se fut dé- 
claré indépendant, le territoire oriental resta partie 
intégrante du nouvel Empire. 

Mais peu à peu s'était réveillée, à Montevideo, la 
vieille antipathie qui, sur tous les points du monde, 
a toujours divisé les Espagnols et les Portugais. Des 
protestations secrètes furent répandues contre le vote 
arraché, en 1821, au Cabildo de Montevideo par la 
pression de l'autorité portugaise. Le gouvernement 
de Buenos- Ayres, comme centre de l'ancienne vice- 
royauté espagnole, prit fait et cause pour Monte- 
video, et démanda au Brésil par des notes mena- 
çantes la restitution de la bande orientale, comme 
faisant partie intégrante des républiques de la Plata. 
Le cabinet de Rio repoussa cette prétention. Mais 
bientôt une poignée d'émigrés orientaux (ils étaient 
trente-trois) débarqua dans la province, appelant 
leurs concitoyens à l'insurrection. Les troupes bré- 
siliennes, affaiblies par la désertion de presque tous 

1 Le Cabildo était une sorte de chambre municipale dont 
l'autorité ne s'exerçait que sur la ville. Aussi l'acte dont on 
parle ici fut-il attaqué dans la suite comme n'émanant pas 
des représentants de la nation. 



CHAPITRE PREMIER. 33 

les Cis-Platins, durent abandonner la campagne 
aux insurgés, et se retirèrent dans les places fortes 
de Montevideo et de la Colonia. Un gouvernement 
provisoire fut installé, qui proclama immédiatement 
l'indépendance de la bande orientale. 

Ces événements se passaient en 1825, au moment 
même où l'empereur don Pedro P r concluait la paix 
avec le Portugal. Il n'est pas toujours très-facile de 
juger impartialement les faits politiques à distance, et 
on court le risque de se dégager trop des passions du 
moment, avec lesquelles les gouvernements doivent 
toujours plus ou moins compter. Il semble cependant 
qu'après l'explosion de ces sentiments de nationalité 
qui venaient d'éclater dans la bande orientale avec 
une force si irrésistible, c'était le cas pour le Brésil 
d'accepter les faits accomplis, et de faire vis-à-vis de 
cette province si impatiente du lien qui la rattachait 
à l'Empire précisément ce que le Portugal venait 
de faire vis-à-vis du Brésil même. Tel ne fut pas 
malheureusement l'avis de l'empereur don Pedro P r ; 
il se rôidit contre les obstacles qu'il rencontrait, il 
prit à partie les provinces unies de la Plata , comme 
ayant fomenté l'insurrection, et il embarqua le pays 
dans une de ces guerres où les nationalités sont en 
jeu et dont l'issue est toujours mauvaise. Cette guerre 
dura deux ans, avec des chances diverses, et elle se 
termina enfin par une convention préliminaire de 
paix, conclue le 27 août 1828, sous la médiation de 

3 



34 LE BRÉSIL. 

l'Angleterre, et qui reconnaissait l'indépendance de 

l'État oriental. 

La guerre de Montevideo fut 1 épisode fâcheux 
du règne de don Pedro I e *. Elle altéra gravement sa 
popularité, car, en fait de guerres, les peuples par- 
donnent tout sauf l'insuccès; elle greva ses finances 
d'une dette énorme, enfin (et ce fut peut-être son 
plus grand tort) elle détourna le prince de l'œuvre 
de pacification des esprits, œuvre si nécessaire après 
l'effort d'une séparation violente qui laissait sub- 
sister au fond des cœurs tant de germes de jalousie, 
de défiance et de haine. 

Proclamer l'Indépendance du Brésil et la faire 
accepter par la métropole, ce n'était là en effet que 
le commencement et la partie la plus facile de la 
tâche imposée à don Pedro. Doter le pays d'une 
bonne Constitution, c'était assurément beaucoup , 
surtout pour l'avenir, mais ce n'était pas tout. Il 
fallait encore, pour que l'Indépendance produisit les 
fruits magnifiques qu'on en espérait, pour que la 
Constitution fonctionnât utilement, s'appliquer à 
manier avec habileté les choses et les hommes; il 
fallait fortifier la Constitution par un ensemble de 
lois qui fissent passer aisément dans la pratique l'es- 
prit libéral et conservateur qui respire dans oette 
œuvre; il fallait surtout s'inquiéter des hommes, 
dans un État nouveau qui ouvrait à l'ambition des 
uns les plus vastes horizons et qui suscitait chez les au* 



CHAPITRE PREMIER. 35 

très le regret sans fin des situations perdues, qui touche 
de bien près à la pensée d'une revanche à prendre. 

Ce mandat que lui imposaient les circonstances, 
don Pedro l'a-t-il complètement rempli? Je crois que 
non. Ce prince aux instincts généreux, merveilleu- 
sement doué pour les choses grandes et hardies, 
n'avait pas, ce me semble, cette raison calme et 
froide qui calcule les détails, qui compte avec les 
obstacles, et qui par la sagesse et la mesure de ses 
actes, arrive à la longue à réfréner les passions mau- 
vaises et à ouvrir un lit régulier aux passions légi- 
times. 

Les révolutions les plus nationales , les plus né* 
cessaires , les plus fécondes pour l'avenir , font tou- 
jours payer cher leur venue. Si le progrès est la loi 
de l'homme, nul progrès considérable ne saurait 
s'accomplir sans perturbation et sans déchirements, 
comme pour témoigner de l'infirmité humaine. En 
rompant ses tiens avec la métropole, que trois siècles 
de servage colonial avaient rivés , le Brésil ne pou- 
vait échapper à la règle commune, et un esprit plus 
attentif et moins impétueux que celui de don Pedro I er 
n'eût pas préservé les débuts de l'Empire de toute 
faute et de tout mécompte. Il y avait un trouble 
immense non-seulement dans les situations person- 
nelles, mais dans les âmes, et la menace venait moins 
peut-être des intérêts surexcités que des idées. Qu'on 
se reporte en effet à cette époque de 1820 à 1825, 

3. 



i 



36 LE BRÉSIL. 

où tout le midi de l'Europe, l'Espagne, le Portu- 
gal, l'Italie, bâtissaient, à l'aide de théories, des 
Constitutions en l'air qui devaient vivre ce que vivent 
les édifices sans base, et qui furent renversées, pres- 
que sans coup férir, par la raison humaine repré- 
sentée, prohpudor! par les baïonnettes de la Sainte- 
Alliance. Depuis la Révolution française , qui avait 
vulgarisé ces théories et fourni le fonds commun des 
idées sur lequel brodaient toutes les Cortès et Con- 
stituantes du monde, l'éducation politique n'avait 
pas fait un pas , et le sublime de l'art était de sacri- 
fier la société à l'individu, sans profit, hélas! même 
pour l'individu, car la royauté découronnée et con- 
spuée était impuissante à donner à la nation l'ordre 
et la sécurité sans lesquels ni l'Etat ni les particuliers 
ne prospèrent. 

C'est le lait de ces théories qu'avaient sucé , à 
l'école des Cortès d'Espagne et de Portugal , les plus 
notables entre les Brésiliens , ceux qui étaient natu- 
rellement appelés à prendre une part influente au 
gouvernement de leur pays. D'un autre côté, le 
Portugal avait légué à sa colonie émancipée toute 
une caste de fonctionnaires, entre autres tout un 
personnel de magistrats , qui , soit pai 4 leurs talents, 
soit par la notoriété que donne la longue possession 
des emplois publics, devaient, plus que d'autres, 
attirer l'attention du peuple^ sous un régime où l'élec- 
tion populaire avait la plus large place. Ceux-là , do- 



CHAPITRE PREMIER. 37 

minés par leurs habitudes , étaient généralement mal 
disposés à l'égard des nouveautés qui prenaient pied 
au Brésil, et il leur coûtait beaucoup de renoncer à 
un état de choses dont ils avaient la pratique con- 
sommée. 

De là, pour le nouvel empire, deux menaces et 
deux périls , la contre-révolution et l'anarchie. 

Don Pedro I er avait très-habilement manœuvré 
entre les deux écueils, quand, par un coup de tête 
hardi , il avait donné lui-même une Constitution au 
Brésil. Mais cette Constitution , très-libérale et très- 
démocratique , comme on le verra tout à l'heure, 
exigeait la réunion annuelle d'une assemblée géné- 
rale formée de deux chambres. L'Empereur, qui sen- 
tait instinctivement qu'il allait se créer des difficultés 
insurmontables, recula tant qu'il put cette convoca- 
tion ; mais un moment arriva où tout ajournement 
devint impossible, et dans l'année 1827, la première 
Assemblée législative du Brésil fut solennellement 
réunie. 

Dès lors commença une lutte qui ne devait finir 
qu'avec le règne de don Pedro. Tous les éléments 
discordants qui agitaient l'Empire avaient leur re- 
présentation dans l'Assemblée, et les influences contre 
lesquelles le prince avait si vigoureusement lutté 
pendant la durée de la Constituante n'étaient ni 
moins prépondérantes ni moins hostiles. Avec sa na- 
ture bouillante et hasardeuse, l'Empereur n'était pas 



*S LE BRÉSIL, 

homme à reculer , et malheureusement les conseil- 
lers dont il s'était alors entouré, aussi mal façonné» 
que lui aux exigences parlementaires, n avaient ni 
l'habileté ni l'autorité nécessaires pour atténuer les 
difficultés et pour modérer, par des transactions 
faites à propos, l'ardeur du combat L'assistance 
malencontreuse du parti portugais, qui se disait pro- 
tégé par le prince , parce que le prince protégeait 
Tordre public incessamment troublé à l'occasion des 
Portugais, vint mettre le comble à l'impopularité de 
don Pedro I", qui prit noblement un grand parti, 
lie 7 avril 1831 , il abdiqua en faveur de son fils 
mineur, et s'embarqua pour l'Europe, où son hé- 
roïsme chevaleresque allait reconquérir un trône 
pour sa fille dona Maria da Gloria. 

En abdiquant , il désigna pour tuteur à son fils 
don Pedro II, son ancien ministre du temps de 
l'Indépendance, devenu son plus redoutable adver- 
saire dans le Parlement , José Bonifacio d'Andrada. 

Le parti libéral triomphait, mais, quoique dans 
ses rangs figurassent un certain nombre de préten- 
dus républicains , nulle tentative ne fut faite pour 
changer la forme monarchique du gouvernement. 

Le jeune Empereur fut solennellement acclamé, 
la nomination du tuteur du prince fut ratifiée. L'as- 
semblée générale désigna, conformément à la Con- 
stitution , une régence de trois membres. 

Tous les actes législatifs furent d'abord marqués 



CHAPITRE PREMIER. 39 

au coin du libéralisme le plus exagéré et le moins 
pratique. On s'efforça de profiter de la victoire 
qu'on avait remportée, en garrottant le pouvoir exé- 
cutif et en annihilant son action. Des tendances de 
cette époque, une seule a eu des fruits utiles que 
1 avenir devait récolter. Les finances étaient dans 
une situation déplorable par suite des habitudes de 
gaspillage que l'imprévoyance de l'Empereur avait 
laissé s'introduire dans l'administration. L'Assemblée 
générale fut impitoyablement économe : elle ne fut 
pas toujours intelligente dans ses sévérités : mais si 
sa parcimonie eut des côtés mesquins , elle «prépara 
en somme, et ce sera son éternel honneur, ce bel 
ordre dans la gestion des deniers publics, et cet 
équilibre entre les recettes et les dépenses que d'ha- 
biles ministres ont pu mettre dans le budget depuis 
bientôt dix années , et qui est le levier le plus puis- 
sant de la prospérité de l'Empire. 

Toute cette première oeuvre se fit avec assez d'en- 
semble et d'accord. Mais l'enthousiasme de la vic- 
toire s'était calmé, le souvenir des luttes communes 
s'était effacé , et il arriva ce qui arrive toujours après 
les grandes crises, les vainqueurs se divisèrent : les 
uns voulant toujours aller de l'avant, rabaisser de 
plus en plus le pouvoir monarchique et concentrer 
Faction gouvernementale aux mains d'une assem- 
blée ultra-démocratique, les autres bien décidés à 
s'arrêter sur une pente fatale, à regarder autour 



40 LE BRÉSIL. 

d'eux et à favoriser le développement lent et pro- 
gressif des institutions qui devaient fortifier à la fois 
le pouvoir et la liberté, deux partis se dessinèrent, 
qu'on baptisa de ces noms éternellement inscrits 
dans les annales des assemblées délibérantes : EœaU 
tados et Moderados. 

Un troisième parti se constitua en même temps , 
formé des vaincus de toutes les époques , et dans 
lequel se confondaient les partisans encroûtés des 
idées métropolitaines et les anciens amis de l'Empe- 
reur déchu. Ce parti du passé (Restaurador) prit le 
nom bizarre de Caramuru; c'était le titre d'un jour- 
nal qui était son principal organe. 

Tiraillé par les partis, dominé et annulé par l'As- 
semblée générale, le gouvernement fonctionnait 
mal. Sa propre Constitution aggravait encore sa fai- 
blesse : même dans la limite d'action qui lui était 
réservée, quelle initiative pouvait-on attendre d'une 
régence à trois? 

Aussi l'Assemblée , qui avait manqué souvent de 
bon sens et de sagesse , mais qui ne manquait ja- 
mais de patriotisme, n'hésita pas à réformer en ce 
point la Constitution. Elle décréta qu'il n'y aurait 
plus qu'un seul régent, et qu'il serait nommé par 
la nation. Une loi détermina le mode de cette élec- 
tion et les pouvoirs du nouveau régent. Diego An- 
tonio Feijô fut nommé. C'était un prêtre appartenant 
au parti libéral, homme roide et opiniâtre, médio- 



CHAPITRE PREMIER. 44 

crement instruit et éclairé, mais d'une énergie et 
d'une probité à toute épreuve. En proie aux ten- 
dances les plus anarcbiques, le pays semblait tou- 
cher à une dissolution sociale : Tordre public était 
incessamment menacé, et les factions brisaient à 
plaisir les derniers liens de subordination et de hié- 
rarchie. Feijô fit résolument tête à cette situation 
menaçante; il comprima avec fermeté les efforts de 
l'anarchie, et il n'hésita pas, tout en restant in- 
ébranlablement dévoué aux doctrines libérales, à 
s'efforcer de rendre au pays la paix et la sécurité 
par des mesures illibérales au premier chef. Ce 
contre-sens patriotique devait accroître la confusion 
et multiplier les obstacles. Le moment vint où Feijô 
comprit peut-être qu'il ne pouvait garder plus long- 
temps le pouvoir, et qu'il était lui-même un obstacle 
à l'œuvre d'apaisement qu'il avait entreprise. Il se 
démit de ses hautes fonctions, et, par un sentiment 
d'abnégation qui l'honore, il désigna comme mi- 
nistre de l'Empire (Intérieur), devant exercer provi- 
soirement la régence, un des chefs de l'opposition 
modérée qui l'avait obligé à se démettre, Pedro 
Araujo Lima , aujourd'hui marquis d'Olinda. 

La nation confirma ce choix, et l'élection d'Araujo 
Lima aux fonctions de régent définitif assura le 
pouvoir aux mains du parti conservateur. 

Dès cette époque, on sortit des aventures, et les 
ministres dont le régent s'était entouré s'attachèrent 



I 

42 LE BRÉSIL. 

à relever le principe d'autorité, à calmer les pas- 
sions et à asseoir la sécurité publique sur les bases 
d'un gouvernement régulier. L'œuvre était assez 
avancée quand l'Empereur fut déclaré majeur et prit 
l'exercice du pouvoir suprême, le 23 juillet 1840. 

L'époque des régences a été pleine d'agitations et 
de troubles. Ce n étaient que des séditions locales, 
mais, par leur fréquence, par leur intensité, quel- 
quefois par leur durée, elles prenaient le carac- 
tère d'un mal général, d'une calamité publique. 
Tous ces désordres sont à peu près oubliés au- 
jourd'hui, et il n'en reste guère dans le souvenir 
des Brésiliens que quelques dénominations, qui ont 
survécu. Aussi mentionnerai-je à peine les rébel- 
lions qui ont éclaté dans les provinces du Para, 
des Alagoas, du Maranham et de Rio Grande do 
Sul. 

Les trois premières n'avaient ni cause ni but poli- 
tique, mais elles accusaient d'autant plus la faiblesse 
du gouvernement, qu'elles n'étaient, à vrai dire, 
que des actes de brigandage, entrepris dans une 
pensée de pillage et d'assassinat. Quelques popula- 
tions semi-barbares de l'intérieur se ruèrent sur les 
capitales et sur quelques grands établissements pri- 
vés, pour les mettre à sac. L'effort social eût dû 
suffire pour prévenir ou au moins pour châtier im- 
médiatement ces entreprises de sauvages; mais la 
société, ne se sentant pas protégée par le gouverne- 



CHAPITRE PREMIER. 43 

ment , touchait à sa dissolution , et l'audace pou- 
vait tout. La répression fut lente , d autant plus que 
le succès avait encouragé les bandits et grossi leurs 
rangs. 

L'insurrection de la province de Rio Grande do 
Sul eut un caractère plus sérieux , et elle a laissé 
assez longtemps des traces , non dans la province 
même, très-calme aujourd'hui et très-dévouée au 
gouvernement de l'Empereur, mais dans les rapports 
du Brésil avec les Etats limitrophes de la Plata. Les 
insurgés, maîtres de la petite ville de Piratinim, y 
installèrent le siège d'un gouvernement républicain. 
Cette manifestation , fomentée et appuyée tour à 
tour par Rosas, déjà gouverneur de Buenos-Ayres, 
et par les chefs de bandes qui entretenaient la guerre 
civile dans l'État oriental , se perpétua pendant plu* 
sieurs années sans que l'idée démocratique , qu'elle 
prétendait implanter au Brésil, gagnât un pouce de 
terrain. Le gouvernement se borna d'abord à faire 
observer les rebelles par un corps de troupes , puis 
il essaya de les réduire par un développement de 
forces assez considérable. Le but n'était pas encore 
atteint quand l'Empereur prit les rênes du gouver- 
nement , et sa sage modération mit seule un terme 
à cette longue échauffourée. Peu après son avène- 
ment au trône, don Pedro II proclama une amnis- 
tie générale en faveur des insurgés de Rio Grande 
do Sul. Ceux-ci abdiquèrent de très-bonne grâce un 



ii LE BRÉSIL. 

rôle aussi contraire à leurs instincts qu'à leurs inté- 
rêts , et prirent place au nombre des plus fidèles ser- 
viteurs de la monarchie. Il y a quelques années, le 
fils d'un de leurs principaux chefs résidait à Paris , 
où il remplissait les fonctions de secrétaire de la 
légation brésilienne; et ceux qui l'ont connu et 
aimé , ceux qui regrettent sa mort si prématurée , 
savent si la forme républicaine pouvait avoir gardé 
quelque charme pour ce brillant jeune homme aux 
mœurs tout aristocratiques. 

Les débuts du règne de l'Empereur ne pouvaient 
pas être tout à fait exempts d'agitation et de trou- 
bles. On ne passe pas sans transition du désordre à 
l'ordre; mais aussi un pays se discipline d'autant 
mieux qu'il a plus longtemps souffert du mépris de 
la règle. 

En 1841, les Chambres avaient voté une loi qui 
réorganisait l'administration de la justice criminelle 
et la police. Une autre loi, non moins urgente et 
non moins salutaire, avait fortifié le pouvoir impé- 
rial, en rétablissant le Conseil^ d'État, vigoureux 
instrument de gouvernement, qu'une loi du temps 
de la régence avait supprimé. Ces mesures législa- 
tives devinrent l'occasion d'un acte de rébellion à 
main armée dans deux provinces. 

Quelques chefs du parti libéral , appartenant aux 
provinces de Minas-Geraës et de Sâo-Paulo , avaient 
protesté contre ces lois , qu'ils tenaient pour incon- 



CHAPITRE PREMIER. 45 

stitutionnelles. Leur protestation fut écartée. On 
cria à la Constitution violée : l'Empereur, disait-on, 
avait eu la main forcée par les chefs du parti con- 
servateur qui formaient son conseil; on agita les 
deux provinces, on bientôt l'étendard de la révolte 
fut arboré. 

Mais le gouvernement était prêt : des troupes fu- 
rent envoyées ; elles atteignirent les forces insurgées 
dans un lieu appelé Santa-Luzia^ et les dispersèrent. 
C'est depuis cette époque qu'on donna le nom de 
Santa-Luzias, non pas seulement aux anciens in- 
surgés, mais au parti libéral tout entier. Les con- 
servateurs furent désignés sous le nom de Saqua- 
remos. 

La plupart des chefs du mouvement furent faits 
prisonniers, et on commença l'instruction de leur 
procès; mais bientôt après, un décret d'amnistie 
vint jeter sur ce passé le voile de l'oubli. 

Enfin un dernier acte de révolte éclata à Pernam- 
buco, en 1848 ; mais ce n'était déjà plus pour des 
questions de principe et de gouvernement général 
qu'on en venait aux mains; il ne s'agissait que de 
questions d'influence locale et de gouvernement 
provincial; les rebelles furent battus et pris, et 
l'ordre fut pleinement rétabli dans la province par 
une nouvelle amnistie. 

Depuis cette époque , l'Empire jouit d'une paix 
profonde qui désormais ne sera plus troublée. Ces 



46 LE BRÉSIL. 

partis jadis û ardents et toujours prêts à en venir aux 
mains, sont aujourd'hui entièrement calmés, et d'an- 
ciens adversaires politiques qui paraissaient irrécon- 
ciliables servent aujourd'hui sous la même bannière. 
L'apaisement a été si complet, il a si profondément 
pénétré dans les masses, qu'aux élections dernières 
(en 1852) ce n'est pas la majorité, c'est l'unanimité 
que le pays a donnée au gouvernement. C'est que 
la sagesse et l'habileté consommées du jeune Empe- 
reur ont su satisfaire à la fois, dans une large me- 
sure , les instincts progressifs et les besoins conser- 
vateurs : c'est que les hommes eux-mêmes se sont 
formés à la rude école de l'expérience , et que, dé- 
voués également au pays et au prince, ils ont subor- 
donné leur ambition aux intérêts de la commune 
patrie. Ainsi tout marche au Brésil dans une voie 
sûre et connue, et tout prospère : l'activité des 
transactions commerciales, en développant la ri- 
chesse privée, a assis sur les plus solides bases la ri- 
chesse publique , et l'état florissant des finances de 
l'Empire donne déjà et promet mieux encore pour 
l'avenir toutes les grandes améliorations que ré- 
clame un territoire en voie de passer de l'état sau- 
vage à la civilisation. 

Si j'ai tenu à rappeler, avec quelques détails, l'é- 
poque de troubles et de misère que le Brésil a tra- 
versée , c'est moins pour faire contraster le présent 
avec le passé que pour redire, très-surabondamment 



CHAPITRE PREMIER. 47 

sans doute, aux Brésiliens eux-mêmes, qu'ils ne doi- 
vent regarder derrière eux que pour persévérer plus 
résolument que jamais dans la route que leur a 
frayée leur jeune Empereue. Ils ont été assez long- 
temps dupés par le mirage des théories, ils ont au- 
jourd'hui la réalité d'un bon gouvernement, c'est- 
à-dire l'ordre intérieur, la sécurité, la prospérité du 
présent, la garantie certaine d'un avenir magnifique. 
Qu'ils s'y tiennent et qu'ils en jouissent; c'est mon 
vœu et mon conseil, qu'ils me pardonneront d'ail- 
leurs, si, comme je le crois, j'ai prêché des convertis. 

A cet aperçu historique, qui n'a d'autre prétention 
que de donner au lecteur une idée sommaire du passé 
contemporain, il me semble utile d'ajouter quelques 
brèves notions géographiques et topographiques. 

Le Brésil est un des plus vastes empires de la 
terre : sa superficie totale est de 7 millions 992 mille 
kilomètres carrés; il s'étend du nord au sud, depuis 
le 4 e degré de latitude septentrionale jusqu'au 33 e de- 
gré de latitude méridionale, et de l'est à l'ouest, de- 
puis le 37 e jusqu'au 73 e degré de longitude ouest. 

L'Empire se compose aujourd'hui de vingt pro- 
vinces, dont seize ont des ports sur l'océan Atlanti- 
que, et dont quatre seulement sont circonscrites dans 
l'intérieur des terres. 

Voici la nomenclature des provinces maritimes 
classées d'après lepr situation du nord au sud : 

Para, Maranham, Piauhy, Rio Grande do Norte, 



4* LE BRÉSIL. 

Ceara, Parahyba, Pernambuco, Bahia, Sergipe, Ala- 
goas, Espiritu Santo, Rio de Janeiro, Sâo Paulo, 
Parana, Santa Catherina, Sào Pedro ou Rio Grande 
do Sul. 

Les provinces centrales sont : Amazonas , Matto 
Grosso , Goyas , Minas Geraës. Les deux premières 
de ces provinces sont mises en communication avec 
la mer par deux grands fleuves, Tune par l'Amazone, 
l'autre par le Rio Paraguay. 

Avec son immense développement du nord au 
sud et les chaînes de montagnes qui accidentent son 
sol, le Brésil jouit des climats les plus divers, depuis 
la brûlante température de l'Equateur jusqu'aux 
chaleurs doucement rafraîchies de l'Europe méri- 
dionale. 

. Plusieurs de ces provinces , et entre autres celles 
de l'Amazone, du Para, de Matto Grosso, de Minas 
Geraës , sont aussi vastes que les plus grands royau- 
mes d'Europe. La province du Para, dont on a dé- 
membré récemment la partie qui forme aujourd'hui 
la province de l'Amazone , comprenait tout le terri- 
toire qui se trouve entre le 4 e degré de latitude nord 
et le 6 e degré de latitude sud et entre les 48 e et 
71 e degrés de longitude ouest. 

Le sol est presque partout couvert de magnifiques 
forêts où l'homme n'a pas pénétré , et sillonné de 
fleuves et de rivières que le travail humain rendra 
facilement navigables. 



CHAPITRE PREMIER. 49 

La puissante végétation des tropiques étale au 
Brésil toute sa majesté; mais les parties élevées, 
surtout dans les provinces du Sud , s'accommodent 
parfaitement aussi des cultures de l'Europe : le blé, 
les fruits , les végétaux, produits du sol européen , y 
viennent facilement et en abondance. A son mono- 
pole incontesté de terre à diamants le Brésil ajoute 
d'autres richesses minérales , des gisements d'or, de 
fer, de charbon , médiocrement exploités jusqu'ici , 
mais qui , aux mains de colons actifs , doteront le 
pays d'immenses et nouvelles ressources. 

La base principale de son exportation, qui prend 
chaque jour plus d'accroissement, est dans les pro- 
duits de son agriculture et de ses forçts. Ce sont le 
café, le sucre, le tabac, le coton, le cacao, le caout- 
chouc et les plus magnifiques bois de teinture et 
d'ébénisterie. L'exportation des provinces centrales 
consiste surtout en or et en diamants. 

Pour ce pays si fécond et grand presque comme 
l'Europe entière, on compte à peine sept à huit mil- 
lions d'habitants, en laissant de côté les tribus clair- 
semées d'Indiens qui errent dans le$ forêts. Cette 
incroyable disproportion entre les ressources du sol 
et la population ne saurait durer, en nos temps sur- 
tout, où sur tant de points du globe la terre ne suffct 
pas à nourrir ceux qui la cultivent. Aussi les des- 
seins de la Providence, conformes aux désirs et aux 
besoins de l'Empire , doivent-ils tendre à pousser vers 

4 



50 LE BRÉSIL. 

ces contrées bénies le surcroît de population qui 
s agite en Europe, parce qu'elle ne trouve pas sur 
le sol natal les moyens d'assurer sa subsistance et 
son avenir. 

L'agriculture, voilà l'impérissable richesse du Bré- 
sil. A ce sol d'une fertilité fabuleuse il ne manque 
que des bras. 

Avec seize provinces assises sur l'Atlantique; avec 
des ports magnifiques; placé comme étape sur le 
chemin de tous les points où l'Europe va trafiquer, 
sur la route des Indes, de l'Australie, de l'Amérique 
occidentale; produisant abondamment tout ce que 
la civilisation européenne recherche, consommant 
tout ce qu'elle produit, l'Empire du Brésil a devant 
lui un avenir de prospérité incalculable, et si nul 
cataclysme ne vient troubler l'œuvre du temps , sa 
destinée n'aura rien à envier à ce qui a passé de plus 
florissant sur la terre. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 

LA CONSTITUTION. 



Avantage des Constitutions princière*. — La Constitution du Brésil faite par 
l'Empereur. — Sanction nationale. — Serment à la Constitution. — Trente- 
deux an* d'existence. — Analyse de la Constitution. — Pouvoir modéra- 
teur. — Ses attributions. — Conseil d'État. — Pouvoir executif. — Pou- 
voir législatif. — . Assemblée générale; Sénat, Chambre des députés. — 
Attributions spéciales de l'une et de l'autre Chambre. — Conflit des 
Chambres entre elles. — Conflit entre les Chambres et le pouvoir impé- 
rial. — Moyens constitutionnels de solution. — Assemblées provinciales. 

— Décentralisation administrative. — Ouvrage de M. de Ponchos. — Set 
objections contre la centralisation, — Réponse. — Base de la Constitution. 

— Souveraineté nationale. — Suffrage universel. — Électeurs de pa- 
roisse. —-Électeurs de province. — Les étrangers naturalisés et les non- 
catholiques exclus de la dépu talion. — Inconvénients de cette exclu- 
sion. — Utilité d'une réforme en ce point et de la révision des lois sur les 
étrangers. — Comment la Constitution a fonctionné. — Concours efficace 
prêté par les hommes d'État du Brésil. — Patriotisme éclairé des Cham- 
brée. — Les deux Empereurs» 



Le signe le plus caractéristique des bonnes Con- 
stitutions, c'est leur vitalité même. On a fait des 
œuvres théoriquement bonnes, où les plus habiles 
ouvriers avaient déposé tous les trésors et tous les 
enseignements de la science , notre Constitution de 
Tan III, par exemple, et ces œuvres ne pouvaient 
pas vivre et n'ont pas vécu. Le sens pratique man- 
quait à ces travaux de l'intelligence, et ce méca- 

4. 



52 LE BRÉSIL. 

nisme, en apparence irréprochable, ne fonctionnait 

pas. 

Mieux vaut l'œuvre d'un prince que celle des 
plus savants théoriciens, en fait de Constitution 
monarchique. Un prince a instinctivement, par sa 
situation même, la large compréhension de l'intérêt 
général; il voit des faits là où la science ne voit 
que des idées, il voit des hommes là où la science 
ne voit que des principes. 

La Constitution du Brésil est l'œuvre d'un prince , 
de l'homme qui a proclamé l'Indépendance, de 
son premier Empereur, don Pedro I er , de chevale- 
resque mémoire. Comme je l'ai dit, ce prince, à bout 
de patience , ferma les portes de l'Assemblée consti- 
tuante qu'il avait fait élire et qui n'aboutissait à rien. 
Cette tâche pour laquelle l'Assemblée était impuis- 
sante, il l'accomplit lui-même, aux applaudissements 
de la nation. Il faut conserver à l'histoire les noms 
des conseillers fidèles qui ont assisté leur Empe- 
reur dans l'élaboration de cette œuvre mémorable , 
comme membres de son ministère ou de son Con- 
seil d'État; ce sont : MM. Joâo Sévérino Maciel da 
Costa; Luiz José de Carvalho e Mello; Clémente 
Ferreira Franca; Marianno José Pereira de Fonseca; 
Joâo Gomès da Silveira Mendonça ; Francisco Vil- 
leta Barboza; Barâo de S. Amaro; Antonio Luiz 
Pereira da Cunba; Manoel Jacinto Nogueira da 
Gama ; José Joaquim Carneiro de Campos. Tous 



CHAPITRE DEUXIÈME. 53 

ces personnages sont aujourd'hui descendus dans la 
tombe, comblés d'honneurs et de titres. 

La Constitution fut publiée le 11 décembre 1823 
et offerte à l'acceptation de la nation brésilienne. 
Trois mois après, le 11 mars 1824, un décret impé- 
rial fut rendu , déclarant qu'un très-grand nombre 
de municipalités, formant déjà la majorité du peuple 
brésilien, avaient unanimement approuvé ce projet, 
et demandaient avec instance qu'il fût solennel- 
lement proclamé comme Constitution de l'Empire : 
a Considérant , ajoute le décret , que ces instances 
» du loyal peuple brésilien sont justes , en raison 
» des incontestables avantages qui résulteront pour 
» lui de la possession de son code constitutionnel, 
» j'ai résolu, de l'avis de mon conseil, de jurer et 
» faire jurer ce projet comme la Constitution de 
» l'Empire, lequel serment sera prêté dans cette 
» capitale le vingt-cinquième jour du présent mois, 
» et dans les autres villes de l'Empire aussitôt que 
» mon décret impérial sera entre les mains des 
» autorités. » 

Ij3l cérémonie de la prestation de serment eut 
lieu en effet le 25 mars 1824, et cette date est 
restée un des anniversaires les plus mémorables et 
une des grandes fêtes politiques de l'Empire. 

Voilà donc bientôt trente-deux ans que fonc- 
tionne la Constitution donnée au Brésil par l'empe- 
reur don Pedro I er , et pendant cette période d'un 



64 LE BRÉSIL. 

tiers de siècle , elle û'a subi qu'un petit nombre de 
modifications en 1834, dans la forme légale qu'elle 
indique elle-même, modifications dont j'aurai à 
parler tout à l'heure. Certes , c'est là un fait remar- 
quable, non-seulement lorsqu'on compare cette 
vitalité des institutions brésiliennes avec la mobilité 
dans les hommes et dan6 les choses qui semble la 
loi dés Républiques dont l'Empire est entouré, mais 
encore quand on la rapproche de l'instabilité des 
institutions monarchiques dans notre vieille Europe. 
A l'heure qu'il est, sauf l'Angleterre, dont la Grande 
Charte, incessamment modifiée et fortifiée par la 
pratique, est toujours debout, il n'est pas en Eu- 
rope une Constitution qui ne soit infiniment moins 
sanctionnée par le temps que la Constitution brési- 
lienne. N'est-ce pas la preuve que le Brésil a trouvé 
ce qu'il lui fallait tout d'abord , et quand les autres 
nations en étaient encore aux tâtonnements? 

Avec ce tempérament méridional qui prête à 
toutes les mobilités, le peuple brésilien est cepen- 
dant demeuré fermement attaché à sa Constitution ; 
il l'aime aujourd'hui mieux qu'aux premiers jours, 
et il semble qu'à mesure qu'il l'expérimente davan- 
tage, il en reconnaît mieux les mérites. Il y a eu, à 
l'origine de l'Indépendance, quelques partis au Bré- 
sil peu respectueux pour la Constitution, soit qu'ils 
rêvassent un retour impossible à la métropole , soit 
qu'ils se laissassent gagner aux utopies républicaines 



CHAPITRE DEUXIÈME. tt 

des États voisins; aujourd'hui il n y a plus rien de 
pareil : qu'on soit avec ou contre les hommes d'État 
qui gouvernent, tout le monde veut la Constitution, 
rien de plus , rien de moins. 

Quelle est donc la valeur de cette œuvre, quels 
sont ses caractères originaux? C'est ce que je vais 
essayer d'indiquer dans une analyse aussi succincte 
que possible. 

La Constitution du Brésil se compose de huit 
titres subdivisés en cent soixante-dix-neuf articles. 
Voici la nomenclature des matières que renferme 
chaque titre : 

Titre I". — De l'Empire du Brésil, de son ter- 
ritoire, de son gouvernement, de sa religion. 

Titre IL — Des citoyens brésiliens. 

Titre III. — Des pouvoirs et de la représentation 
nationale. 

Titre IV. — Du pouvoir législatif, — de la 
Chambre des députés , — du Sénat , — proposition , 
discussion, sanction et promulgation des lois, — 
des conseils généraux des provinces et de leurs at- 
tributions , — des élections. 

Titre V. — De l'Empereur, — du pouvoir mo- 
dérateur , — du pouvoir exécutif , — de la famille 
impériale et de sa dotation , — de la succession à 
l'Empire, — de la Régence en cas de minorité ou 
d'empêchement de l'Empereur, — du ministère, 
— du Conseil d'État, — de la force militaire. 



56 LE BRÉSIL. 

Titre VI. — Du pouvoir judiciaire, — des juges 
et tribunaux. 

Titre VII. — De l'administration et du système 
économique des provinces, — des chambres muni- 
cipales , — des finances nationales. 

Titre VIII. — Dispositions générales et garanties 
des droits civils et politiques des citoyens brési- 
liens. 

Comme on le voit, la Constitution impériale 
embrasse tous les points dont traitent habituelle- 
ment les constitutions des monarchies représenta- 
tives. Mais il y a dans cette œuvre certaines dispo- 
sitions qui ne se trouvent pas ailleurs et qui ne sont 
pas les moins heureuses. 

Ainsi nous ne connaissons, dans nos Constitutions 
européennes, que les trois pouvoirs législatif, exé- 
cutif et judiciaire. Le Brésil admet un quatrième 
pouvoir: c'est le pouvoir modérateur, attribué à 
l'Empereur et qu'il exerce sans le concours de ses 
ministres ! , dans les circonstances suivantes qu'énu- 
mère l'article 101 : 

I On a longtemps controversé au Brésil, dans les feuilles 
publiques et dans le Parlement , la question de savoir si les 
actes du pouvoir modérateur avaient besoin d'être contre- 
signés par un ministre. A la suite de ces débats, qui avaient 
fort échauffé les partis, aucune loi interprétative n'est inter- 
venue , mais l'usage du contre-seing ministériel a prévalu. 

II y a peu d'inconvénient à cette pratique, qui , à mon 
avis, n'est qu'un témoignage de bienveillance courtoise 



CHAPITRE DEUXIÈME. 57 

En nommant les sénateurs dans la forme prescrite 
par la Constitution; 

En convoquant une Assemblée générale extraor- 
dinaire quand l'exige l'intérêt de l'Empire; 

En sanctionnant les décrets et résolutions de 
l'Assemblée générale pour leur donner force de loi ; 

En approuvant ou en suspendant provisoirement 
les résolutions des conseils provinciaux ; 

En prorogeant ou ajournant l'Assemblée générale 
et en dissolvant la Chambre des députés lorsque 
l'exige le salut de l'État; en convoquant immédiate- 
ment une nouvelle Chambre; 

En nommant et en renvoyant librement les mi- 
nistres; 

En suspendant les magistrats dans les cas prévus 
par la Constitution ; 

En faisant grâce et en modérant les peines infli- 
gées aux condamnés; 

donné par l'Empereur aux chefs de la majorité parlemen- 
taire qui sont appelés à constituer le cabinet. L'esprit et la 
lettre même de la Constitution font de l'exercice du pouvoir 
modérateur le privilège exclusif de l'Empereur, à cette seule 
condition qu'il consultera les membres de son Conseil d'État , 
déclarés responsables des avis qu'ils donnent. Quant aux 
ministres , leur droit est défini et limité par l'article 132 de 
la Constitution, dont voici le texte : « Les ministres signe- 
» ront ou contre- signeront tous les actes du pouvoir exé- 
» cutif , sans quoi ces actes ne pourront recevoir leur 
n exécution. » Le contre-seing ministériel n'est donc pas 
obligatoire pour les actes du pouvoir modérateur. 



58 LE BRÉSIL 

En accordant une amnistie dans des cas argents et 
quand le conseillent l'humanité et le bien de l'État. 

Tous ces actes, qui dans les monarchies parlemen- 
taires sont du ressort du pouvoir exécutif, c'est-à- 
dire du chef de l'État avec le concours de ses mi- 
nistres, s'accomplissent, dans l'Empire du Brésil, 
par l'Empereur seul, en vertu du pouvoir modérateur 
que la Constitution lui confère. Ce sont, en effet, 
des attributions considérables qui rehaussent le pres- 
tige de la monarchie, et qu'il est bon de distraire 
de la sphère ministérielle , toujours accessible aux 
passions de parti. Grâce à cette innovation sensée, 
on ne saurait voir, par exemple , au Brésil, ce qui 
s'est vu en France , quand le roi voulant changer 
de cabinet était obligé d'user de son influence per- 
sonnelle sur un des ministres congédiés , pour ob- 
tenir un contre-seing qu'on pouvait à la rigueur lui 
refuser. 

Aussi la Constitution brésilienne définit-elle en 
ces termes significatifs le nouvel élément qu'elle 
introduit dans le mécanisme politique de l'Empire : 
« Article 98. — Le pouvoir modérateur est la clef 
» de voûte de toute l'organisation politique ; il est 
» délégué exclusivement à l'Empereur comme chef 
» suprême de la nation et son premier représen- 
y> tant, pour qu'il veille incessamment sur le main- 
» tien de l'Indépendance , et sur l'équilibre et l'har- 
* monie des autres pouvoirs. » 



CHAPITRE DEUXIÈME. 59 

. Cependant, même pour l'exercice de ce privilège 
qui lui appartient en propre, l'Empereur n'est pas dé- 
pourvu d'une assistance efficace qui éclaire sa préro- 
gative sans la gêner, La Constitution a créé un Conseil 
d'État composé de dix membres inamovibles (le 
chiffre a été depuis porté à douze), lequel Cpnseil 
tient le rang le plus élevé parmi les institutions du 
Brésil, formé qu'il est des hommes les plus éminents 
de tous les partis, tous ou presque tous anciens mi- 
nistres, et dont les attributions n'ont d'ailleurs que 
des analogies fort éloignées avec celles de notre Con- 
seil d'État. Au nombre de ces attributions se trouve 
le droit de donner son avis dans toutes les occasions 
où l'Empereur se propose d'eœercer une des préroga- 
tives propres au pouvoir modérateur. Le mandat du, 
Conseil d'État ne se limite pas là; il doit encore être 
entendu dans toutes les affaires graves, stvr toutes les 
mesures générales d'administration publique, princi- 
palement sur les déclarations de guerre, les traités 
depaiù) et les négociations avec les nations étrangères 1 . 

1 La loi du 23 novembre 1841 , qui a rétabli le Conseil 
d'État, malencontreusement supprimé en 1834, a modifié 
en quelques points les attributions données au Conseil par 
là Constitution de 1824. Voici sur quels points le Conseil 
d'État est aujourd'hui spécialement appelé à délibérer : 
1° Sur l'exercice des attributions du pouvoir modérateur; 
2° sur les déclarations de guerre , les traités et les négocia- 
tions ; 3° sur les -questions de prises et d'indemnité ; 4° sur 
les conflits de juridiction des autorités administratives entre 



60 LE BRÉSIL. 

La responsabilité atteint les conseillers d'État 
aussi bien que les ministres, et c est là, en quelque 
sorte, la garantie donnée par la Constitution contre 
leur inamovibilité 1 . L article 143 porte : « Lescon- 
» seillers d'État sont responsables pour les avis 
» qu'ils donnent en opposition aux lois et aux inté- 
» rets de l'État, ou qui seraient évidemment frau* 
» duleux. » 

L article 144 donne la mesure de la hauteur à 
laquelle la Constitution a voulu élever le Conseil 
d'État. Voici son texte : « Le Prince impérial, dès 
» qu'il a dix-huit ans accomplis, est de droit raem- 
» bre du Conseil d'État. Les autres princes de la 
» famille impériale ne siègent dans ce Conseil qu'en 
» vertu d'un acte de nomination de l'Empereur. 
» Ceux-ci et le Prince impérial ne comptent pas 
» dans le nombre fixé par la Constitution. » 

elles et de celles-ci avec le pouvoir judiciaire; 5° sur les 
abus de l'autorité ecclésiastique; 6° sur les décrets, règle- 
ments et instructions pour la bonne exécution des lois et 
sur les propositions que le pouvoir exécutif doit présenter 
aux Chambres législatives. 

C'est cette loi de 1841 qui a élevé à douze le chiffre des 
conseillers ordinaires et autorisé la création de douze con- 
seillers d'État extraordinaires. 

1 La loi de 1841 donne une garantie d'un autre genre 
contre l'inamovibilité des conseillers d'État. Elle autorise 
l'Empereur à les dispenser de leurs fonctions pour un temps 
indéfini. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 64 

Je signale surtout, dans la volumineuse Constitu- 
tion du Brésil, les points par lesquels elle s'écarte 
des données généralement admises en Europe. Les 
attributions propres au pouvoir exécutif exercé par 
l'Empereur avec le concours de ses ministres n offrent 
sous ce rapport aucune dissemblance digne de men- 
tion; je me borne à citer ces deux articles : 

« Art. 100. Ses titres (de l'Empereur) sont : Empe- 
» reur constitutionnel et défenseur perpétuel du Brésil : 
» on le qualifie de Majesté Impériale. » 

« Art. 104. L'Empereur ne peut sortir de l'Empire 
» du Brésil sans le consentement de l'Assemblée gé- 
» né raie; s'il le fait, il sera entendu qu'il abdique 
» la couronne. » 

J'arrive au pouvoir législatif et à son organisation : 
notons d'abord, en passant, que la souveraineté na- 
tionale est la base immuable des institutions bré- 
siliennes. L'article 11 le dit énergiquement : « Les 
» représentants de la nation sont l'Empereur et VAssem- 
» blée générale. » Il n'y a pas de débat et de prétention 
à élever, au nom du droit divin , dans un pays qui 
fait sortir de la même source populaire l'Empereur 
et les Cbambres, le pouvoir législatif et le pouvoir 
exécutif. 

L'Assemblée générale se compose d'un Sénat et 
d'une Chambre dés députés. L'une et l'autre Cham- 
bre émanent de l'élection. Seulement, les députés sont 
nommés directement par un certain nombre d elec- 



03 LE BRÉSIL. 

teurs provinciaux ' , lesquels sont désignés eux-mêmes 
par la généralité des citoyens réunis en assemblée 
de paroisse. J'expliquerai tout à l'heure les condi- 
tions très-simples des deux degrés d'électorat. Les 
sénateurs sont élus de la même manière; mais ce ne 
sont pas des sénateurs, ce sont des candidats au Sénat 
que les électeurs désignent. Pour chaque siège va- 
cant ils présentent trois noms, entre lesquels l'Em- 
pereur fait un choix. 

Les sénateurs doivent être âgés au moins de qua- 
rante ans et posséder au moins un revenu quelconque 
de 2,400 francs. Les députés peuvent être nommés 
à vingt-cinq ans, et il suffit qu'ils justifient d'un 
revenu de 1,200 francs. Les sénateurs sont nommés 
à vie; les députés sont élus pour quatre ans. 

La session annuelle ordinaire est de quatre mois; 
elle s'ouvre invariablement le 3 mai , à moins que 
la moitié plus un des membres des deux Chambres 
ne puisse être réunie. Gette circonstance exception- 

1 L'élection des députés s'est faite jusqu'ici par un scrutin 
général de liste, pour toute la représentation de chaque pro- 
vince. Mais dans la session qui vient de finir, une proposi- 
tion émanée de l'initiative du Sénat , et qui a été adoptée 
par la majorité des deux Chambres, apporte de graves modi- 
fications au système actuel et substitue l'élection par district 
à l'élection par province : elle formule, en outre, de nom- 
breuses incompatibilités entre les fonctions publiques et le 
mandat de député. Cette résolution des Chambres a été sanc- 
tionnée par l'Empereur et convertie en loi. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 63 

nelle s'est présentée pour h première fois à l'ouver- 
ture de la session de 1854, qui a dû être retardée 
de quatre jours, en attendant que les Chambres 
fussent en nombre suffisant 

Les députés et les sénateurs reçoivent un subside 
pécuniaire qui est fixé, en ce qui concerne les dé- 
putés, à la fin de chaque législature, pour la législa- 
ture suivante. Le subside des sénateurs est de moi- 
tié en sus de celui des députés. En ce moment 
l'allocation accordée aux membres de la Chambre 
temporaire est de 7,200 francs. Il leur est en outre 
accordé une indemnité pour les dépenses de voyage, 
aller et retour. 

Ij£ droit d'initiative appartient à l'Empereur et aux 
deux Chambres; l'initiative est exclusivement attri- 
buée à la Chambre des députés sur les questions 
d'impôt, de recrutement, du choix d'une dynastie 
nouvelle en cas d'extinction de la dynastie régnante : 
c'est aussi devant cette Chambre que doit être portée 
en premier lieu la discussion des propositions faites 
par le pouvoir exécutif; c'est elle seule, enfin, qui 
décrète s'il y a lieu à accusation contre les ministres 
ou les conseillers d'État. 

Le Sénat a dans ses attributions exclusives de con- 
naître des délits individuels commis par les membres 
de la famille impériale, les ministres, les conseillers 
d'État et les sénateurs, ainsi que des délits commis 
par les députés pendant la durée de leur mandat; 



64 LE BRÉSIL. 

De connaître de la responsabilité des ministres et 
conseillers d'État; 

D'expédier des lettres de convocation à l'Assemblée 
dans le cas où l'Empereur ne l'aurait pas fait dans les 
deux mois qui suivent l'époque fixée par la Consti- 
tution. Dans cet objet le Sénat devra se réunir extra- 
ordinairement; 

De convoquer l'assemblée à la mort de l'Empereur 
pour l'élection de la Régence, si la Régence provi- 
soire n'a pas rempli ce devoir. 

Les formes de procéder, dans les deux Chambres, 
ressemblent à ce qui est généralement pratiqué, sauf 
certaines règles d'étiquette minutieusement décrites, 
dans la loi fondamentale elle-même ou dans les 
dispositions réglementaires, et qui ont pour but 
et pour effet d'atténuer, par la gravité cérémo- 
nieuse des formes, les chocs entre les pouvoirs, 
et peut-être aussi de calmer , par l'ampleur des ap- 
pellations honorifiques et par le système de circon- 
locution anglaise qui adresse au président de la 
Chambre les propos dirigés contre un adversaire , 
de calmer, dis-je, l'ardeur et la violence de parole, 
qui s'introduirait aisément au milieu de ces tempé- 
raments tropicaux. Mais voici en quoi consiste sur- 
tout l'originalité de la Constitution brésilienne : elle 
a prévu deux cas où l'action du législateur est pa- 
ralysée, et elle s'est appliquée à les régler. Quand il 
y a conflit entre les deux Chambres, quand l'une 



CHAPITRE DEUXIÈME. 65 

adopte et quand l'autre rejette un projet de loi , la 
Constitution a créé un moyen de terminer le diffé- 
rend, en autorisant, dans ces circonstances, les 
deux Chambres à se réunir en une seule assemblée 
qui décide la question à la majorité des voix. 

L autre difficulté est plus grave encore , et Dieu 
sait ce quelle a fait dépenser d'encre, depuis deux 
tiers de siècle, aux publicités d'Europe. Il s'agit de 
savoir à qui doit rester le dernier mot, du gouver- 
nement ou des Chambres, en cas de dissentiment. La 
Constitution du Brésil tranche la question en fa- 
veur du pouvoir parlementaire. Mais il faut remar- 
quer que l'empereur don Pedro P* avait pris ses 
précautions et que la procédure qu'il a prescrite 
donne à la prérogative impériale les plus sûres ga- 
ranties et laisse aux passions tout le temps de se cal- 
mer. Le refus de sanction n'est que suspensif: mais 
pour qu'une proposition émanée des Chambres 
puisse avoir de plein droit force de loi, il faut 
qu'elle ait été adoptée par trois législatures succes- 
sives, c'est-à-dire par trois votes différents , à un in- 
tervalle de quatre années entre chaque vote. Il est 
inutile d'ajouter que cette disposition constitution- 
nelle n'a jamais été appliquée , et d'ailleurs une loi 
qui aurait passé par de telles épreuves serait certes 
une loi vraiment exigée par l'intérêt général. 

Le système représentatif est en pleine vigueur au 
Brésil dans tous les degrés de la hiérarchie des con- 

5 



66 LB BRÉSIL.. 

seils délibérants. La commune, la province ont 
leurs représentants élus aussi bien que la généralité 
de l'Empire. C'est en ce qui touche la représenta- 
tion provinciale que la Constitution de don Pedro I er 
a été gravement modifiée en 1834. Elle avait éta- 
bli des conseils provinciaux dont les résolutions ne 
pouvaient avoir force de loi qu'après la sanction de 
F Assemblée générale; l'Acte additionnel à la Consti- 
tution, promulgué le 12 août 1834, substitue à ces 
conseils des assemblées provinciales qui ont l'auto- 
rité législative dans toutes les matières qui intéressent 
les finances et l'administration de la province. Cette 
réforme, celle qui supprimait le Conseil d'État, et 
une troisième .qui établit une régence unique, ont 
été considérées, à l'époque où la loi fut votée, 
comme une victoire remportée par le parti démo- 
cratique sur le parti conservateur. Mais , aujour- 
d'hui que l'effervescence des passions est calmée et 
que le décret de 1834a fonctionné pendant vingt et un 
ans, il n'est personne au Brésil qui soit tenté d'éveil- 
ler cette vieille querelle et qui ne tienne l'extension 
donnée au pouvoir provincial comme sans danger 
pour l'unité de l'Empire et comme infiniment avan- 
tageuse à la bonne gestion des affaires locales. 

Chose remarquable! Ce décret de 1834, œuvre 
des ultra-libéraux, et qui semblait devoir fortifier 
leur domination, a été le point de départ d'une réac- 
tion conservatrice, qui, à travers quelques obstacles 



CHAPITRE DEUXIÈME. 67 

passagers, quelques temps d'arrêt de courte durée, 
s'est développée jusqu'à ce jour, de manière à sauve- 
garder définitivement la monarchie brésilienne contre 
toute théorie subversive. Une œuvre dictée peut-être 
par une pensée de dislocation et de renversement, 
a été , en définitive , une œuvre de conservation et 
de sage progrès. Seulement les conservateurs intel- 
ligents que le jeune Empereur a appelés dans ses 
conseils, s' inspirant de la haute pensée du prince, 
ont rectifié, par des mesures pleines de sens pratique, 
ce qu'il y avait d'aventureux et d'exagéré dans les 
dispositions du décret. La loi du 23 novembre 1841 
a rétabli le Conseil d'État, en élargissant encore ses 
attributions et en élevant le chiffre de ses membres 
de dix à douze. Plus tard , une loi interprétative du 
12 mai 1849 a défini les attributions des assemblées 
provinciales de manière à empêcher tout conflit 
avec le pouvoir central , tout en maintenant le sys- 
tème de décentralisation dont l'expérience avait dé- 
montré les bons effets. 

Dans un ouvrage récemment publié en Belgique 
et qui se distingue par une étude consciencieuse des 
faits, M. le comte Stratten-Ponthoz critique vive- 
ment ce système , dans l'intérêt de la prérogative 
monarchique, qu'il représenté comme amoindrie de 
tout ce que le décret de 1834 a concédé aux initia- 
tives locales. Dans ma conviction profonde, l'hono- 
rable écrivain se trompe, et dominé qu'il est par une 

5. 



j 



68 LE BRÉSIL. 

opinion préconçue, il ne tient pas suffisamment 
compte des faits qu'il a d'ailleurs si soigneusement ob- 
servés. Était-il possible, dans un pays d une aussi im- 
mense étendue que le Brésil et qui n'a de population 
fortement agglomérée que sur quelques points de son 
littoral , était-il possible d'imposer aux provinces le 
joug d'une centralisation administrative , qui eût 
laissé nécessairement toutes choses en souffrance? 
Parmi ces provinces, grandes quelques-unes comme 
des royaumes , il en est que leur éloignement de la 
capitale et l'imperfection de leurs voies de commu- 
nication placent tout à fait en dehors de l'action 
directe du pouvoir central. Le seul moyen d'y faire 
circuler l'air et la vie, c'était précisément de leur 
donner une vie propre : c'était aussi le seul moyen 
d'éloigner d'elles les idées de séparation qui sont le 
vrai danger de ces immenses territoires à intérêts si 
divers. Le moyen est bon, et il a réussi. Il y avait au 
Brésil, dans les premières années de l'Indépendance, 
des partis séparatistes : il n'y en a plus. 

La force vitale de la Constitution brésilienne ne 
réside pas seulement dans son savant mécanisme et 
dans l'ingénieuse combinaison de ses rouages: elle 
réside surtout dans sa base même , la souveraineté 
nationale. Tout se fait au Brésil par l'élection, et 
tout citoyen brésilien, indigène ou naturalisé, est 
électeur, pourvu qu'il ait vingt-cinq ans. Il n'y a d'ex- 
ception que pour les serviteurs à gages, pour les re- 



CHAPITRE DEUXIÈME. 69 

ligieux cloîtrés et pour les individus qui ne jouissent 
pas d'un revenu annuel de 300 francs , de quelque 
source qu'il provienne, fût-il le produit d'un tra- 
vail manuel quotidien. C'est bien là le suffrage uni- 
versel, avec une règle d âge qui donne de sérieuses 
et enviables garanties de calme et de bon sens. 

Ainsi se constitue le premier degré de l'élection ; 
mais les électeurs de paroisse ne nomment pas les 
députés, ils choisissent seulement les électeurs de 
province, qui* constituent le second degré électoral, 
et auxquels est confié le droit de pourvoir à toutes 
les fonctions électives. 

Tous les citoyens brésiliens peuvent être nommés 
électeurs provinciaux , pourvu qu'ils aient un re- 
venu quelconque de 600 francs. Il n'y a d'exclusion 
qu'à l'égard des affranchis et des individus qui sont 
sous le coup d'une poursuite criminelle. 

L'esclavage, au Brésil, est fort doux, et les af- 
franchissements sont nombreux. Dans nul pays 
peut-être, le préjugé de la peau n'a moins de puis- 
sance. Si la Constitution a cru devoir refuser à l'af « 
franchi le droit d'influer directement, par son vote, 
sur la gestion des affaires publiques , la précaution 
ne s'étend pas au delà de l'affranchi lui-même, et 
le fils d'affranchi jouit, dans leur plénitude, de ses 
droits de citoyen. 

On a vu tout à l'heure quelle est la condition de 
cens imposée aux députés; deux autres exclusions, 



70 LE BRÉSIL, 

d'une valeur contestable, limitent le droit de siéger 
dans la Chambre élective. Elles s'appliquent aux étran- 
gers naturalisés et aux individus qui ne professent pas 
la religion de l'État (la religion catholique). 

Quand l'Indépendance a été proclamée , il régnait 
au Brésil une ombrageuse défiance contre les étran- 
gers, c'est-à-dire contre les Portugais, anciens maî- 
tres du pays, et qui, par des tentatives malencon- 
treuses , n'avaient que trop prouvé qu'ils ne voulaient 
pas renoncer à l'espoir de replacer le jeune Empire 
sous le joug de la métropole. C'est sous ces impres- 
sions que la Constitution s'est faite , et c'est là ce 
qui explique la mesure qui ferme la députation aux 
étrangers naturalisés. Aujourd'hui, ces méfiances 
ne sont peut-être pas entièrement dissipées, et quel- 
ques incidents assez récents prouvent que les masses 
se laissent encore aller à des préventions désormais 
sans cause; mais le gouvernement et les classes 
éclairées du Brésil savent, sous ce rapport, à quoi 
s'en tenir, et, loin de se méfier des étrangers, ils 
les appellent à grands cris , dans la ferme conviction 
que les bras et les capitaux de l'Europe peuvent seuls 
suppléer à l'insuffisance de la population , et mettre 
en valeur l'immense territoire de l'Empire. Or, pour 
faire réussir la colonisation , pour faire agréer l'idée 
d'une expatriation lointaine aux populations agglo- 
mérées de l'Europe, n'est- il pas utile, indispensable 
même, d'offrir aux étrangers que le Brésil veut 



CHAPITRE DEUXIÈME. 74 

s'assimiler, une hospitalité exempte de restrictions 
et d'injurieuses méfiances? N'est-il pas nécessaire de 
réformer, de refondre dans un sens plus bienveil- 
lant, les lois qui régissent la condition des étrangers, 
et qui ont si souvent provoqué des plaintes? N'y 
eût-il , parmi ces nouveaux enfants de la terre amé- 
ricaine, qu'un petit nombre d'hommes d'élite, ne 
serait-il pas bon de. permettre aux Brésiliens eux- 
mêmes de les choisir pour représentants, alors qu'ils 
remplissent toutes les conditions de citoyens, et 
après un certain nombre d'années passées au Brésil? 
On peut objecter, sur ce point , qu'une généra* 
tion seule est atteinte, et que le fils de l'étranger 
naturalisé est citoyen indigène, apte, par consé- 
quent à toutes les fonctions et à tous les mandats. 
Mais ici se rencontre, comme un infranchissable 
obstacle, la seconde exception constitutionnelle :. 
pour être élu député, il faut professer la religion 
catholique. Ainsi les colons étrangers qui suivent la 
religion réformée sont, eux et leur race, exclus de 
l'honneur de siéger dans la Chambre des députés. 
Or de quoi se compose , en ce moment , le person- 
nel de l'émigration au Brésil? Il y a sans doute des 
colons du Portugal , des Açores, des Canaries, que 
l'exclusion n'atteindrait pas ; mais ceux-là n'offrent 
à la colonisation de ce vaste Empire qu'une ressource 
limitée. La mine à exploiter pour la colonisation , 
mine que le Brésil a à peine entrouverte, et qui 



71 LE BRÉSIL, 

semble inépuisable, car c'est à elle que l'Amérique 
du Nord doit surtout le développement de sa richesse 
agricole, c'est la populeuse Allemagne. C'est cette 
race de patients, honnêtes et vigoureux travailleurs 
qu'il importe surtout d'acclimater dans les provinces 
du sud de l'Empire; et, pour qu elle y vienne abon- 
damment, pour qu'elle y demeure, il ne faut pas 
qu'elle soit frappée d'un éternel interdit politique. 
Les Allemands appartiennent en majorité au culte 
réformé , et ce ne serait pas une politique juste et 
habile que celle qui les placerait à toujours entre 
une sorte d'ilotisme constitutionnel ou une abjura- 
tion qu'un État tolérant ne saurait demander aux 
consciences. 

Sur quelques autres points encore, la législation 
relative aux étrangers aurait, à mon avis, besoin 
d'être revisée, et certes ce n'est pas la bienveillance 
des intentions qui, à cet égard, fera faute au gou- 
vernement du Brésil. Pour que la liberté des cultes 
qu'on accorde aux colons protestants ne soit pas une 
lettre morte, il faut faire fléchir, en ce qui les con- 
cerne, la règle qui abandonne aux ministres de la 
religion catholique la tenue des registres de l'état 
civil , et autoriser, soit les ministres du culte ré- 
formé, soit les autorités municipales, à constater 
les naissances et à valider les mariages des familles 
qui ne professent pas la religion de l'État. 

Le meilleur moyen d'affaiblir, chez les émigrés 



CHAPITRE DEUXIÈME. 73 

d'Europe, l'esprit de retour, c'est précisément de 
n'opposer aucun obstacle aux aspirations vers le sol 
natal. Indépendamment des colons appelés à fécon- 
der la terre, il y a au Brésil bon nombre d'étrangers 
qui apportent dans les villes leurs capitaux et leur 
industrie, sans avoir intentionnellement renoncé à 
l'idée de reprendre, à un jour donné, le chemin de 
leur patrie. Les lois qui régissent ces étrangers et 
leurs familles sont , depuis plusieurs années, l'objet 
de vives réclamations, en ce qui touche la naturali- 
sation forcée des enfants d'étrangers nés au Brésil 
et l'administration des successions. Une refonte de 
ces lois dans un sens libéral serait, à mon avis, un 
acte intelligent et sage. Dût-il résulter quelques abus 
d'un système plus large et plus bienveillant, le Bré- 
sil, en somme, y gagnerait. Les précautions qu'il 
prend, les charges et les restrictions qu'il impose, 
prouvent seulement qu'il n'a pas suffisamment con- 
fiance en lui-même. Pour attirer les étrangers, pour 
les garder, pour les assimiler promptement à sa popu- 
lation indigène , il faut qu'il compte uniquement et 
avec une foi entière sur la sécurité et la liberté que 
donne à tous sa Constitution, sur l'abondance de ses 
ressources , sur les richesses inépuisables de son sol, 
sur les magnificences et la salubrité de son climat. Le 
régime des restrictions ne va pas à ce jeune et vigou- 
reux Empire ; qu'il le laisse à la vieille Europe, en- 
chevêtrée dans ses traditions. En économie politique 



74 LE BRÉSIL. 

comme en politique , le seul régime qui lui con- 
vienne, c'est le régime du laissez passer et du laissez 
faire. Il peut y avoir de nécessaires exceptions à cette 
règle ; il y en a , j'en signalerai; mais elles sont rares, 
elles doivent être temporaires, et évidemment ce 
n est pas ici le cas de les appliquer. 

Je viens d'analyser aussi brièvement que possible 
les points principaux de la Constitution brésilienne *. 
Pour savoir ce qu'elle vaut, il suffit de voir com- 
ment elle a fonctionné , et sous ce rapport , il y 
a quelques mots à dire des hommes. Des institu- 
tions, même excellentes, n'ont de valeur qu'autant 
qu'elles sont habilement appliquées. Là, comme en 
toutes choses humaines, il y a une question de 
conduite , une question de main qui prend une im- 
portance principale. Donnez à des républiques de 
l'Amérique du Sud de bonnes Constitutions (il y en 
a qui sont théoriquement presque irréprochables), 
et on peut parier dix contre un que ces Constitutions 
fonctionneront mal, c'est-à-dire qu'elles n'empêche- 
ront ni les compétitions de pouvoir ni les dissensions 

1 Dans le dernier titre, consacré aux dispositions générales, 
se trouve indiquée la marche à suivre pour reviser la Con- 
stitution. Le même titre se termine (art. 179) par une décla- 
ration des droits, en trente-cinq paragraphes, la plus com- 
plète, la moins métaphysique et la plus pratique que je 
connaisse. Une assemblée délibérante , livrée aux hasards 
des votes, n'eût certes jamais fait d'aussi bonne besogne. 



CHAPITRE DEUXIÈME. 75 

intestines et les bouleversements qui eu sont la 
suite, et quelles ne garantiront pas, par consé- 
quent, aux citoyens la liberté et la sécurité sans les- 
quelles les sociétés ne sauraient vivre et prospérer. 

La forme monarchique du gouvernement du 
Brésil a coupé court aux compétitions du pouvoir 
suprême, et c'est là son pluséminent mérite. L'élé- 
ment du pouvoir modérateur, heureusement intro- 
duit dans la Constitution, a accru les garanties de 
stabilité, en restreignant la sphère ministérielle au 
profit de la prérogative impériale. Mais, il faut le 
dire , Faction sage , loyale , prévoyante des hommes 
d'État de tous leS partis qui se sont succédé aux af- 
faires a su faire sortir de ces excellentes institutions 
tout le bien et tous les avantages que le Brésil était 
en droit d'en attendre. 

I^e régime parlementaire est institué pour gou- 
verner au milieu des partis : il les créerait, s'ils 
n'existaient. pas; il lui en faut. C'est dans le cercle 
des partis qu'il établit et régularise les compétitions 
et la lutte , lutte restreinte qui , en dehors et au- 
dessous de la sphère respectée où plane le pouvoir 
monarchique, poursuit la conquête du pouvoir 
ministériel. Il y a eu au Brésil, depuis l'époque où 
la Constitution a été proclamée, beaucoup de ces 
luttes, quelquefois très-violentes. Les partis ont tour 
à tour occupé le pouvoir, et le gouvernement a été 
aux mains tantôt de ceux qui se prétendaient plus 



76 LE BRÉSIL. 

exclusivement libéraux, tantôt de ceux qui se préoc- 
cupaient surtout des intérêts de conservation et de 
progrès graduel. Eb bien, au milieu de ces conflits 
passionnés, et alors même que pendant la minorité 
de l'Empereur le pouvoir était aux mains de régents 
plus ou moins contestés et quelquefois impopu- 
laires, alors que la dignité impériale n'avait pas tout 
son prestige, et que les provinces étaient tiraillées 
en tous sens par l'esprit de sédition , l'action du 
gouvernement a été généralement ^age, impartiale, 
prévoyante, de manière à faire tête à des désordres 
passagers et à préserver l'Empire de tout boulever- 
sement grave, de toute révolution. Chaque parti, 
en prenant la direction des affaires, a eu la con- 
science de sa responsabilité. Les plus libéraux ont 
compris sur-le-cbamp quels intérêts essentiels ils 
avaient à sauvegarder : les plus conservateurs ont 
ardemment recherché toutes les améliorations prar 
tiques, et leurs efforts successifs ont réussi à con- 
solider le trône, dont tous, sans exception, veulent 
le maintien et la grandeur , à populariser les insti- 
tutions, et à placer l'Empire dans la voie de progrès 
où doit se développer de jour en jour davantage sa 
prospérité. 

L'histoire garde une page glorieuse pour cette 
pléiade d'hommes d'État patriotes qui ont concouru 
à la fondation et à l'affermissement du nouvel Em- 
pire. J'ai nommé quelques-uns de ceux, qui ne sont 



CHAPITRE DEUXIÈME. 77 

plus; je ne nommerai pas ceux qui vivent et qui, 
ministres de la veille, du jour ou du lendemain, 
ont encore une part influente aux affaires de leur 
pays, Si mon livre va jusqu'au Brésil, je ne veux 
pas qu'il s'expose au reproche d'oubli ou de flat- 
terie envers qui que ce soit. 

Les Chambres ont mérité aussi leur part d'élo- 
ges. Orageuses, passionnées par moments, leurs déli- 
bérations ont été cependant dominées par le senti- 
ment du devoir monarchique et de l'intérêt public. 
Les chocs parlementaires entre les provinces ont 
été fréquents; mais dans ce conflit d'intérêts divers, 
la majorité, toujours guidée par la Constitution, a 
su généralement démêler la solutioq juste et pra- 
tique. Le Sénat surtout, composé d'hommes expé- 
rimentés, mûris par l'âge et par l'habitude des af- 
faires, habilement choisis par le chef de l'État, sans 
acception de parti, le Sénat a rendu d'immenses 
services, en repoussant toutes les propositions irré- 
fléchies et en prenant au besoin une intelligente 
initiative. 

Mais c'est surtout à l'action suprême du pouvoir 
impérial que le Brésil doit d'être ce qu'il est. 

Don Pedro I er , l'auteur de la Constitution de 
1824, a eu à lutter, au dedans et au dehors, contre 
des difficultés insurmontables. Ses sept années de 
règne, après la proclamation de la Constitution, 
ont été tristement signalées par des agitations et des 



73 LE BRÉSIL. 

désordres intérieurs, contre-coup des révolutions 
voisines, et suites naturelles de l'effervescence que 
la lutte pour l'émancipation avait provoquée. La 
guerre malencontreuse contre Buenos-Ayres ajou- 
tait encore à la confusion, en grevant le pays d'une 
charge énorme, et en affaiblissant les moyens d'ac- 
tion du gouvernement contre l'anarchie. L'effet de 
cette situation troublée, que quelques lacunes dans 
cette brillante nature d'ancien chevalier et d'ar- 
tiste - 1 aggravaient encore, s'est prolongé pendant 
tout le règne du premier Empereur constitutionnel, 
et n'a pas laissé au jugement des contemporains le 
calme et la rectitude nécessaires pour apprécier les 
mérites du prince qui a fait le Brésil indépendant et 
libre, et qui, par la sagesse des institutions dont il 
l'a doté, lui a ouvert, large et féconde, la voie du 
plus magnifique avenir. 

Mais l'heure de la justice est venue pour l'illustre 
Empereur; les passions de 1831 se sont éteintes, et 
l'Empire , en pleine possession des bienfaits de l'œu- 
vre, entoure aujourd'hui l'immortel ouvrier des 
témoignages de son admiration et de sa reconnais- 
sance. Rio- Janeiro, la noble capitale, a donné lé 
signal de cette légitime et patriotique réaction; sur 
l'initiative de sa chambre municipale, une souscrip- 

4 Don Pedro I er cultivait tes arts : le Brésil lui doit la mu- 
sique très-populaire de son hymne national* 



CHAPITRE DEUXIÈME. 79 

tkm a été ouverte pour élever une statue équestre à 
don Pedro I", sur ta place même où la Constitution 
a été acclamée. Les offrandes ont afflué de toutes 
parts, et bientôt un impérissable monument attes* 
terà le culte que le Brésil a voué à l'auteur de sa 
Constitution , au chef de sa glorieuse dynastie. 

Les mêmes sentiments, plus doux et plus tou- 
chants encore, rattachent la population brésilienne 
à l'héritier de don Pedro I er , à l'empereur don Pe- 
dro II. Il est l'enfant du Brésil 9 né au milieu des 
crises d'une transformation laborieuse , et l'amour 
de la nation a protégé son berceau. Il a grandi pour 
elle et sous ses yeux; et, mûri avant l'âge par une 
expérience précoce, il s'est trouvé un homme, 
quand, à quinze ans, il a pris le pouvoir suprême. 

Comment il a usé de ce pouvoir, avec quelle sa- 
gesse habile il a su se servir des hommes d'élite ap- 
pelés par lui autour de son trône , comment il a 
réussi à pacifier les âmes, et, sans supprimer les par- 
tis, à les modérer, à les adoucir, à renfermer stric- 
tement leur action dans la limite constitutionnelle; 
c'est ce que l'histoire dira, et ce qu'on ne saurait 
dire aujourd'hui sans être suspect de flatterie ; mais 
ce qu'on peut dès à présent constater, c'est l'intel- 
ligente pratique que le jeune Empereur a su faire 
de la Constitution, en maintenant tout à la fois 
la plénitude des droits parlementaires et les pré- 
rogatives tutélaires de la couronne. Véritable Em- 



90 LE BRÉSIL, 

pereur constitutionnel , don Pedro II a su s'élever 
au-dessus de tous les calculs, de toutes les passions > 
de tous les intérêts de parti; et il domine de la 
hauteur de son rôle suprême les hommes éminents 
qui prennent tour à tour place dans ses conseils. 



« • 



CHAPITRE TROISIÈME. 

SITUATION INTÉRIEURE. 



Iniquité du monopole colonial. — Il a stérilisé les ressources du Brésil. — 
Dette portugaise imposée au Brésil par le traité avec le Portugal. — Mau- 
vais état des finances. — Fidélité du Brésil à ses engagements. — Son 
crédit s'établit. — La dette extérieure. — La dette intérieure. — Émis- 
sions de papier-monnaie. — M. de Ponthos et le Budget du Brésil, — 
Budgets postérieurs à 1847. — Notable et progressive augmentation des 
receltes. — Temps d'arrêt momentané et sa cause. — Produits des droits 
d'importation. — Tableau comparatif des dis-huit dernières années. — 
Budgets des provinces. — De l'impôt foncier. — Ses dangers politiques 
en général. — Ses impossibilités économiques au Brésil. — La dépense. 

— Une portion considérable des dépenses à la charge des provinces. — 
Dépenses générales. — Liste civile. — Les départements ministériels. — 
État comparatif des dépenses portées aui budgets de 1846-47 et de 1856-57. 

— Amélioration de tous les services. — Armée et flotte du Brésil. — Po- 
litique pacifique de l'Empire. — L'indépendànee de Montevideo n'est pas 
menacée. — Le Brésil a à conquérir son propre sol , à le coloniser. — 
Routes à créer. — Chemins de fer de Rio Janeiro, de Bahia, de Pernam* 
buco. — Garantie d'intérêt. — Contrat pour l'exécution du chemin de fer 
de don Pedro II. — Routes carrossables. — Amélioration des rivières. — 
Navigation de l'Amazone. — Quatre lignes de bateaux à vapeur sur ce 
fleuve. — Double service de navigation à vapeur sur l'Atlantique, au nord 
et au sud de Rio. — Mouvement intellectuel. — Les journaux. — L'insti- 
tut historique et géographique. — Établissements charitables. — Les 
sœurs de saint Vincent de Paul. — La sécurité individuelle. — Crimes 
contre les personnes. — Nécessité d'une répression sévère. — Le juge 
mis en dehors des partis par la nouvelle loi électorale. — Les cours d'ap- 
pel. — Un tribunal de seconde instance par province. 

Résumé. — Impulsion énergique donnée aux améliorations par le gou- 
vernement. — Concours empressé du pays tout entier. — La capitale. — 
Assistance financière qu'elle prête à tontes les œuvres nouvelles, — Elle 
est en voie de se transformer. 

Quand la double sagesse des institutions et du 
gouvernement a assuré à un pays la paix au dedans 

G 



\ 



82 LE BRÉSIL. 

et au dehors , et préparé la voie à tous les progrès 
en garantissant l'avenir, on peut s'attendre à voir 
la situation de ce pays s'améliorer de jour en jour, 
et tous les germes de prospérité qu'il renferme se 
développer successivement. 

La seule limite à l'accomplissement de cette loi 
du progrès est dans la mesure même des ressources 
dont ce pays dispose» La rapidité ou la lenteur de 
l'œuvre dépend de la fécondité de son sol, .de la va- 
leur de ses produits, de la vigueur et du nombre 
des bras qui le cultivent , des facilités de commu- 
nication qui existent entre les diverses parties du 
territoire et entre le pays même et le reste du 
monde, enfin du degré de civilisation générale au- 
quel ce pays est parvenu. 

Or , jusqu'à ces dernières années, l'élément hu- 
main, au Brésil, semblait avoir pris à tache de con- 
trarier l'action de l'élément providentiel, et, si abon- 
dantes, si magnifiques que fussent ses richesses 
naturelles , sa marche progressive était arrêtée par 
d'insurmontables obstacles. On eût dit que la main 
des hommes s'ingéniait d'une façon sacrilège à stéri- 
liser les bienfaits de Dieu, 

Les métropoles, même les plus éclairées, ont eu 
pour système, dans le passé du moins, de sacrifier 
leurs colonies à une sorte d'égoïsme féroce. Plus la 
colonie était grande et riche, plus la métropole 
s'attachait à la charger de chaînes pour la pressurer 



CHAPITRE TROISIÈME. 83 

comme une proie. Toutes les lois que le Portugal a 
appliquées au Brésil pendant trois siècles nom «eu 
qu'un but d'exploitation effrontée, et le moyen à 
l'usage de cette politique avide, c'était de tenir om- 
brageusement la population de la colonie en debons 
de Août contact avec la civilisation générale. Qu^ad 
le régent de Portugal , depuis le roi Jean VI, vînt 
établir au Brésil le siège de «on gouvernement, c'est 
à peine s'il y avait à Rio Janeiro un collège, et les 
enfants des colons qui se destinaient soit à la magis- 
trature, soit au barreau, soit à la médecine, étaient 
obligés d'aller prendre leurs degrés à l'université de 
Coïmbre. Tous les fonctionnaires de quelque im- 
portance étaient fournis par la métropole. Non-seu- 
lement l'interdiction de séjour était prononcée contre 
les étrangers, mais l'industrie elle-même était traitée 
en étrangère et proscrite impitoyablement. De telle 
sorte que les misérables habitants de l'intérieur ne 
pouvaient fabriquer eux-mêmes les pauvres coton- 
nades dont ils s'habillaient et qui devaient leur être 
exclusivement fournies par l'entrepôt de Lisbonne. 
Il y a eu des guerres civiles, des massacres d'hom- 
mes qui ont eu pour cause unique cette abominable 
prétention du gouvernement! 

Tout était donc à faire quand le joug de la mé- 
tropole eut été secoué, et l'effort même de la sépa- 
ration ajoutait aux maux du passé des plaies nou- 
velles. Non-seulement la proclamation de l'Indépen- 

6. 



84 LE BRÉSIL. 

dance amenait la guerre, mais encore, par une 
conséquence étrange et singulièrement inique, la 
paix ne se fit, entre le Portugal et le Brésil, qu'à 
cette condition que le Brésil supporterait une por- 
tion de la dette contractée parle Portugal : c'est, 
comme je l'ai dit ailleurs, l'arbitrage de l'Angleterre 
créancière du Portugal qui imagina cette solution , 
se fondant sans doute sur la pratique usitée en Eu- 
rope du partage des dettes entre les États qui se sé- 
parent, mais se gardant bien de se souvenir que 
cette règle était sans application légitime à l'égard 
de colonies subordonnées qui arrachent leur indé- 
pendance à la métropole , et qu'on s'était parfaite- 
ment abstenu de l'invoquer contre les colonies es- 
pagnoles. 

Ainsi , à ses débuts , le nouvel Empire fut grevé 
d'un passif d'un million sterling qu'il n'avait pas 
touché : il n'avait pas de finances et il avait des 
dettes , il n'avait pas encore de trésor et il avait des 
créanciers. 

C'était mal commencer, d'autant plus mal, que 
sous le gouvernement de don Pedro 1 er et au milieu 
des embarras qui le pressaient de toutes parts, on 
fit plus d'une école financière. Le caractère à la fois 
insouciant et absolu de l'Empereur s'accommodait 
mal des règles d'une étroite et fiscale comptabilité, 
et d'ailleurs l'esprit de gaspillage et de rapine, souf- 
flé de la métropole, avait encore autour du pouvoir 



CHAPITRÉ TROISIÈME, 85 

des représentants en chair et en os. Bref, le Brésil 
s'endettait, et chaque jour Je chiffre de ses emprunts 
au dedans et au dehors grossissait à vue d'œil : le 
papier-monnaie, mondant les places de commerce, 
s était peu à peu substitué aux monnaies d'or et 
d'argent. 

Et cependant, quelque lourdes qu'aient été ses 
charges financières , le Brésil les a loyalement sup- 
portées, et toutes les obligations contractées par lui 
ont été scrupuleusement remplies. Depuis trente ans 
qu'il est en compte avec les capitalistes d'Europe, le 
payement de ses échéances n'a pas été retardé d'un 
jour, pas d'une heure. 

Aussi la récompense de cette probité à toute 
épreuve ne s'est pas fait attendre. A l'heure qu'il 
est , quand la guerre a fait fléchir les effets publics 
sur toutes les places , les fonds brésiliens se main- 
tiennent au-dessus du pair sur le marché de Lon- 
dres , et l'opinion que les banquiers se sont faite de 
leur solidité est tellement bien assise , qu'ils sollici- 
tent comme une faveur le renouvellement de leurs 
titres aux époques fixées pour le remboursement du 
capital, et que les coupons du Brésil sont considérés 
à Londres non comme un fonds de spéculation, 
mais comme un fonds de placement. 

Le capital de la dette extérieure du Brésil s'atténue 
chaque année par l'effet de l'amortissement : au 



86 LE BRÉSIL. 

7 mars 1853, le montant total de cette dette était 
de L. 6,024,000; au 1 er décembre de la même année, 
ce chiffre était réduit à L. 5,871,700, il n'était plus 
au 31 décembre 1854 que de L. 5,824,200. Cette 
dette résulte d'emprunts de diverses origines con- 
tractés à raison de 5 °/ d'intérêt. Le plus récent de 
ces emprunts est à 4 1/2 : malgré la dépression 
qu'exerce la guerre sur les fonds publics, il se cote 
à la bourse de Londres de 94 à 96. 

Le capital de la dette intérieure, sur lequel l'amor- 
tissement n'agit pas, est d'environ 183 millions de 
francs, au change rond de 3,000 fr. par contos de 
reis : l'intérêt est de 6, 5 et 4 °/ suivant l'époque 
où la dette a été contractée. 

Pour compléter le passif du trésor brésilien, il faut 
mentionner une dette sans intérêts, le chiffre de ses 
émissions en papier-monnaie, qu'on évalue à environ 
135 millions de francs. Cette valeur de convention 
est parfaitement acceptée, à son taux nominal, dans 
toutes les parties de l'Empire, et les variations qu'elle 
subit dans les transactions où le commerce eu- 
ropéen est intéressé n'ont d'autre cause que les fluc- 
tuations du change, qui s'élève ou s'abaisse selon 
que le Brésil a plus ou moins à payer à l'Europe. 
J'ajoute que le gouvernement a pris des mesures 
efficaces pour retirer peu à peu ce papier de la cir- 
culation, et qu'en retour du privilège qui lui a été 
concédé, la nouvelle banque du Brésil s'est chargée 



CHAPITRE TROISIÈME. 87 

d'opérer à la longue ce retrait à des conditions avan- 
tageuses pour l'État 

La confiance que le Brésil inspire à ses créanciers» 
et qui se manifeste par le cours élevé de ses titres 
soit à Londres, soit au Brésil même, repose sur des 
bases solide» : d'abord la loyauté du gouvernement 
impérial et sa ponctuelle exactitude dans le payement 
des intérêt», voilà pour le passé; quant à l'avenir, 
il offre aux créanciers les garanties les plus cer- 
taines dans le prodigieux développement de la pro- 
spérité de l'Empire, qui se manifeste surtout par 
l'accroissement successif et rapide des recettes. 

L'ouvrage de M. le comte de Strotten Ponthos, 
le Budget du Brésil, donne, avec les plus minutieux 
détails, les chiffres des dépenses et des recettes pour 
l'exercice 1846-47 (l'année financière du Brésil 
commence au 1 er juillet). La dépense pour cet exer- 
cice est fixée, en monnaie brésilienne, à 24,116 
contos 835,939 reis, ce qui, au change de 333 1/3 
(3 fr. par mille reis), fait la somme de 72,350,507 fr. 
81 c. : la recette est évaluée à 25 mille contos, soit, 
au même change, à 75 millions de fr: 1 . 

Le livre dé M. de Pontho» a été publié en 1854e. 
Irréprochable dans ses intentions, eonçu sur un plan 
ingénieux et sensé, plein de documents et de chiffres 

4 Les chiffres de M. de Ponthos diffèrent légèrement des 
miens, parce qu'il prend pour base de ses calculs de conver- 
sion le chaflge de 340 reis pour le franc; 



88 LE BRÉSIL. 

officiels, il avait l'irrémissible tort d'arriver beaucoup 
trop lentement au jour de la publicité. Pendant que 
l'honorable écrivain groupait à loisir les chiffres 
qu'il avait recueillis, pendant qu'il méditait longue- 
ment et consciencieusement sur les observations, 
les griefs, les conseils qu'il voulait présenter, enfin 
pendant qu'il faisait imprimer ses trois gros et beaux 
volumes, le temps avait marché : le Brésil, de 1846 
à 1854, avait fait des pas de géant, et il se trouvait 
que ces chiffres, parfaitement authentiques d'ailleurs, 
n'avaient plus rien d'exact, et que la situation actuelle 
donnait, sur beaucoup de points, un démenti écla- 
tant à ses critiques devenues surannées. C'est là ce 
qui explique l'impression fâcheuse que le livre de 
M. de Ponthos a causée au Brésil et les vives récla- 
mations qu'il a soulevées. Évidemment les docu- 
ments et les chiffres de. M. de Ponthos n'avaient 
plus la valeur qu'il leur attribuait, et à ce tort invo- 
lontaire du livre , il faut ajouter quelques erreurs 
d'un esprit réfléchi, profond, mais roide et systéma- 
tique, qui ne raisonne que d'après un fonds d'idées 
préconçues, et qui s'inspire trop, à mon avis, d'un 
sentiment d'absolutisme propre à l'école catholique. 
Mais, je le répète volontiers , bien que le livre vive 
trop dans le passé et qu'il censure souvent à faux, 
aucune pensée de dénigrement et de malveillance 
n'anime l'écrivain, qui désire ardemment, comme 
tous ceux qui ont vu le Brésil, la prospérité de l'Em- 



CHAPITRE TROISIÈME. *9 

pire, et qui croit fermement à ses grandes destinées. 

Je reviens aux chiffres donnés par M. de Ponthos. 
À cette époque de 1846-<47, où le budget, déjà en 
parfait équilibre, balançait Ses dépenses et ses re- 
cettes, le Brésil sortait à peine de ces temps d agitation 
qui avaient paralysé son développement. Depuis lors 
les choses ont bien changé de face, et tous les bud- 
gets qui se sont succédé ont accru leurs chiffres 
dans une progression constante, sauf un léger temps 
d'arrêt à peine senti dans ces deux dernières années, 
à raison du contre-coup que le grand conflit sur- 
venu en Europe à fait éprouver à tout le monde 
commercial. 

Voici la nomenclature des budgets des recettes i 
depuis ce budget de 1846-47, dont s'occupe le livre 
de M. de Ponthos. Je donne les chiffres officiels en 
monnaie brésilienne, et par contos de reis, pour ne 
pas hérisser ce travail de chiffres de conversion. Les 
lecteurs savent que chaque contos ou million de 
reis vaut trois mille francs de notre monnaie. 

Le chiffre total des recettes du trésor public a été 
pour l'année 1847-48 de 24,732 contos de reis. 



1848-49 


» 26,156 


1849-50 


» 28,000 


1850-51 


» 31,532 


1851-52 


» 35,809 


1852-53 


» 36,394 


1853-54 


» 34,348 



90 LE BRÉSIL. 

Les documents que j'ai sous les yeux , publiés au 
mois de mai dernier , donnent, d'après les résultats 
connus , les recettes probables du budget de 1854* 
55, alors en voie d'exercice, et qui étaient évaluées 
au chiffre de 34,473 contos. Quant aux recettes de 
1855-56 et de 1856*57, elles sont portées aux bud- 
jets votés dans l'avant-dernière et la dernière session 
à 34,000 contos de reis. On peut pleinement se fier 
à ces évaluations et les tenir même pour notable- 
ment inférieures au chiffre définitif des recettes , 
car les ministres des finances du Brésil ont pour 
louable habitude de n'enfler ni leurs espérances ni 
leurs chiffres, et c'est une réserve habile, de bon 
goût, qui ajourne tout au plus les satisfactions 
d'amour-propre, puisque depuis près de dix ans 
il n'est pas un exercice qui n'ait été réglé avec un 
excédant considérable de recettes. Qu'il me soft 
permis d'ajouter qu'il n'est pas possible d'apporter 
dans les comptes rendus des finances un plus bel 
ordre, un soin plus minutieux, plus de- clarté, phis 
de loyale franchise; et tout cela se fait au Brésil 
presque sans bureaucratie; car c'est une des bonnes 
fortunes de l'Empire de très-peu connaître cette 
plaie des pays centralisés à l'excès et des civilisations 
trop mûres. 

Je n'insisterai pas sur les conséquences qui résul- 
tent du rapprochement à faire entre le budget du- 
quel argumente M. de Ponthos et les budgets dont 



CHAPITRE TROISIÈME. 91 

on vient de voir les chiffres. Il est clan* que la 
situation a été rapidement transformée , et l'hono- 
rable écrivain ,. dont le bon sens prévoyait une amé- 
lioration financière, ne la croyait cerise* pas ans» 
rapide et aussi considérable. S'il eût pensé qu'à six 
ans de distance, de 1846 à 1852 , son budget de 
2A mille contos devait dépasser 36 mille contos, 
sans impôts nouveaux , sans artifices de trésorerie , 
il n'eut pas pris la peine de raisonner sur des chif- 
fres près de s'évanouir; il n'eût pas écrit son livre. 
Il est vrai que le budget de 1852-53 n'a pas été 
dépassé. Mais ce n'est pas à une cause qui lui soit 
propre que le Brésil attribue ce temps d'arrêt , que 
son gouvernement avait prévu; car à l'ouverture de 
la session de 1854, l'Empereur avait annoncé dans 
son discours d'ouverture qu'il fallait s'attendre à 
une diminution dans les recettes , par suite du 
conflit qui avait éclaté entre les principales puis- 
sances d'Europe. L'Europe est troublée et la marche 
progressive du Brésil s'en ressent; c'est la force des 
choses i le Brésil a besoin de l'Europe , comme 
l'Europe a besoin du Brésil; les transactions com- 
merciales profitent à la fois à Tune et à l'autre. Or, 
avec la guerre, ces transactions se resserrent, le 
crédit devient moins facile , les armements mari- 
times deviennent moins aventureux et plus rares , 
les services publics absorbant une bonne partie des 
capitaux et des instruments de navigation; Et puis , 



92 LE BRÉSIL. 

on a beau prendre ses précautions et ses garanties , 
quand on consomme beaucoup de poudre et de 
plomb de guerre , on consomme toujours un peu 
moins de sucre , de café , de coton , de bois d'ébé* 
nisterie et de teinture, et on vend en échange un 
peu moins de vins, d'étoffes, de dentelles, de beaux 
meubles , de magnifiques inutilités consacrées par 
la mode, Il est très-vrai que la guerre actuelle est 
faite dans des conditions de sécurité qu'on n'a 
jamais vues, puisque les puissances commerciales 
demeurent maîtresses absolues de la mer; aussi 
l'effet qu'on a ressenti au Brésil n'est-il qu'un effet 
restreint , un temps d'arrêt , comme je l'ai dit , qui 
a tout d'abord atteint sa limite d'influence , et qui 
ne doit pas la dépasser. C'est ainsi que le ministre 
des finances du Brésil a jugé la situation dans son 
exposé des motifs du budget. Il affirme que la 
guerre européenne a produit tout l'effet fâcheux 
quelle devait exercer sur les revenus du Brésil, 
qui demeureront désormais stationnai res jusqu'au 
moment où la paix rétablie leur rendra leur mou- 
vement ascensionnel. 

Un autre motif a aussi influé, à un degré beau- 
coup moindre, sur la réduction du revenu public; 
celui-là est propre au Brésil, il est du fait de son 
gouvernement. Je ne le lui reproche pas , au con- 
traire > je l'en loue; car c'est l'application intelligente 
de la règle économique la plus féconde. Un décret 



CHAPITRE TROISIÈME. 93 

du 23 mars 1853 a réduit de 2 % l es droits d'ex- 
portation. Les revenus du Consulat ! ont dû, tout 
d abord se ressentir de cette réduction; mais ce 
n'est là qu'un effet passager, et qui ne détournera 
pas le gouvernement brésilien de la voie qui tend 
à chercher l'accroissement des recettes non dans 
l'élévation des tarifs , mais dans l'augmentation des 
débouchés. 

Les revenus des douanes sont la principale des 
ressources de l'Empire, et l'étude la plus instructive 
à faire est celle qui concerne le mouvement de cet 
impôt dans ces dernières années. Parmi les nom- 
breux documents que le ministre des finances a an- 
nexés à son dernier budget, il en est un qui , sous 
ce rapport , offre les renseignements les plus signifi- 
catifs et les plus curieux ; c'est un tableau compa- 
ratif des produits des diverses branches du revenu 
public pendant dix-huit années, depuis le 1 er juillet 
1836 jusqu'au 30 juin 1854. Or voici , en ce qui 
concerne les produits des droits d'importation, quels 
sont les résultats que présente ce tableau. Dans la 
première de ces dix-huit années (1836-1837) les 
taxes de douanes ont produit 7,826 contos de reis; 
dans la dernière année (1853-1854), elles ont pro- 
duit 23,521 contos. En divisant les dix-huit années 

4 C'est le nom qu'on donne à l'administration financière 
chargée de percevoir les droits de sortie très-légers que le 
Brésil impose à ses propres produits. 



94 LE BRÉSIL. 

en six périodes triennales , on arrive aux résultats 
moyens qui suivent : 



l ,e période. . . 


. 6,341 contos. 


2 e — . . 


. . 11,694 — 


3* — . . 


. . 13,826 — 


4« - . . 


. . 15,522 — 


5« - . . 


. . 17,787 — 


6' — . . 


. . 24,373 — 



En somme , le chiffre de l'importation a triplé 
en dix-huit ans, et l'augmentation moyenne an* 
nuelle a été de dix et sept dixièmes pour cent. 
< Je remarque encore dans ce tableau que pres- # 
que toutes les branches du revenu public ont 
éprouvé un accroissement notable durant cette pé- 
riode : je mentionne seulement les droits d'expor- 
tation , qui ont presque doublé de produit , et dont 
la moyenne d'augmentation annuelle a été de 
4,35 °/ . Je cite encore certains revenus particuliers 
à la ville de Rio, qui est placée, comme capitale, 
sous l'administration directe du gouvernement, et 
dont les ressources ont presque quadruplés par 
un accroissement annuel dont la moyenne est de 
12,96 °/ . Les revenus dont je parle, qui étaient en 
1834 de 945,000 francs environ, s'élevaient, en 
1854, à plus de trois millions et demi de francs. 

Qu'on ne perde pas de vue que les recettes dont 



CHAPITRE TROISIÈME. 96 

je m'occupe et les ohiffres .que j'indique constituent 
seulement les revenus généraux de l'État; mais le 
Brésil a d'autres ressources , en dehors du budget 
de l'Empire, il y a le budget des provinces, qui ont 
leur administration et leurs finances particulières. 
De ces budgets provinciaux , je n'ai sous les yeux 
que celui de la province de Rio Janeiro, la pro- 
vince et non la ville, laquelle, ainsi que je viens 
<de le dire, est administrée par le gouvernement, 
qui perçoit ses recettes et pourvoit à «es dépenses. 
De ce document il résulte que la province de Rio 
Janeiro évalue pour l'exercice prochain ses recettes 
à larsomme de 5,537,029 francs. 

En 1847-1848, d'après les documents fournis par 
le livre de M. de Ponlhos, le chiffre des revenus 
de cette province s'élevait seulement à 3, 144,000 fr., 
c'est-à-dire que, même en rectifiant la diversité des 
changes, le chiffre de l'accroissement du revenu 
s'est augmenté, en huit années, de pins des deux 
cinquièmes, de 2 millions 300 mille francs, en 
nombres ronds. 

Voilà certes des progrès réels et assez marquants 
pour permettre d'en espérer d'autres plus notables 
encore. 

Je n'ai pas les chiffres des autres budgets provin- 
ciaux , mais de tous les documents que j'ai étudiés 
il résulte que partout la même progression dans les 
recettes se fait sentir, et que cet accroissement de 



96 LE BRÉSIL. 

ressources donne une impulsion féconde aux tra- 
vaux d'utilité publique. 

Il est vrai que les autres' budgets provinciaux 
n'atteignent pas les chiffres du budget de la pro- 
vince de Rio Janeiro ; placée dans la sphère d'ac- 
tion de la capitale, dont le mouvement commercial 
est immense, cette province est la plus riche de 
toutes, et il en est, parmi les plus pauvres, qui n'ar- 
rivent pas au dixième de son revenu; mais il en est 
qui dépassent trois ou quatre millions, et je citerai, 
dans le nombre , les budgets de Bahià , de Pernam- 
buco, de Minas Geraës, de Sao-Paulo et de Sào-Pedro. 

La principale source des recettes dans le budget 
de l'État comme dans le budget des provinces , c'est 
l'impôt indirect , atteignant les objets de consomma- 
tion, soit à l'entrée, soit à la sortie, soit dans la cir- 
culation à l'intérieur. Un des mérites de cet impôt, 
quand il est modéré et bien assis , c'est que le chiffre 
de ses produits grossit en raison du mouvement des 
affaires, et qu'il donne la mesure de la prospérité 
commerciale. Ainsi il est fort curieux de remarquer, 
dans le budget de la province de Rio, qu'en 1847- 
48, le droit sur la sortie des cafés, à 5 °/ , a produit 
1,764,000 fr., tandis que pour 1856-57 la même 
taxe , réduite à4°/ , est évaluée à 3,240,000 fr. Le 
t revenu a presque doublé en huit ans , bien que la 
/ taxe ait été diminuée d'un cinquième. 

Les faits , à mon avis , ont plus de puissance que 



CHAPITRE TROISIÈME. #7 

les théories, et je tiens déjà pour un excellent impôt 
celui qui , frappant les transactions du commerce , 
permet à ces transactions de se développer à Taise , 
et les gêne en somme si peu , que leur chiffre se 
double en huit années. D'un autre côté et de prime 
abord , j avoue mon faible pour les impôts indirects, 
pourvu qu'ils soient très-légers, par cette raison 
très-connue et toujours bonne, qu'ils ne sont pas 
sentis par ceux qui les payent , et qu'ils se confondent 
en définitive avec le prix des objets de consomma- 
tion. 

Mais, en dehors de ces motifs économiques, il 
m'avait paru jusqu'ici que c'était surtout dans un 
intérêt àe conservation politique qu'il fallait faire 
des impôts indirects la principale base du revenu 
d'un État bien ordonné, et je n'ai pas été médiocre- 
ment surpris en voyant M. de Ponthos soutenir une 
thèse toute contraire , et affirmer avec une insistance 
désespérée que le gouvernement du Brésil ne fon- 
derait solidement son assiette monarchique que lors- 
qu'il aurait créé et fait fonctionner sur toute l'éten- 
due de son vaste territoire l'impôt sur la terre, 
l'impôt foncier. L'avenir de la monarchie serait à 
ce prix. 

Chose étrange! ce qu'un esprit fort éclairé, dé- 
voué aux idées d'autorité et de liberté pratique, 
demande dans un intérêt de stabilité monarchique, 
tous les niveleurs démagogues , depuis soixante ans , 



98 LE BRÉSIL. 

tous ceux qui ne veulent ni monarchie, ni ordre, 
ni autorité , ni liberté , ni société , le demandent 
également dans un intérêt de révolution et de boule- 
versement social ! 

Depuis Babeuf et Buonarotti, le mot d'ordre des 
sectes communistes a été l'abolition de l'impôt in- 
direct , toutes les dépenses de l'État devant être uni- 
quement supportées par les propriétaires du sol. Cela 
se comprend merveilleusement bien, c'est là un 
procédé sûr et court pour arriver à la suppression 
de la propriété. 

Et cette théorie a eu sa période d'action. En France, 
en Espagne, quand les. assemblées souveraines ont 
été envahies par de prétendus amis du peuple et de 
la République sociale, on s'est mis à l'œuvre et on a 
fait main basse sur lçs taxes indirectes. En France, 
où les folies sont de courte durée , on s'est arrêté , 
grâce à un bras puissant, sur le bord de l'abîme. 
L'Espagne se débat encore au milieu de ces réformes 
insensées, qui ont mis à sec ses coffres, hélas! déjà 
si minés; mais si elle ne prend pas enfin son parti, 
si elle continue à négliger ses vraies ressources , en 
gaspillant pour ses besoins temporaires son capital 
de garantie , ses domaines nationaux , elle ira droit 
à la banqueroute. Qu elle se hâte : il n'est que temps. 
J'ai touché là à yne thèse générale : mais je re- 
connais volontiers que , dans la pensée de l'hoqp~ 
rable écrivain auquel je réponds, il n'y a pas cette 



CHAPITRE TROISIÈME. 99 

exagération de haine pour l'impôt indirect, et il y a 
moins encore, cela va sans dire, ce culte pervers 
de l'impôt foncier considéré comme instrument de 
dissolution sociale, L'impôt foncier, selon M. dePon- 
tbos, est une nécessité monarchique. C'est une af- 
firmation très-contestable. L'Angleterre, puissante 
et solide monarchie, s'est longtemps passée de cet 
impôt , et même aujourd'hui sa taxe du revenu n'est 
acceptée que comme une charge temporaire qui doit 
prendre fin en 1860. Je ne pense pas que la France, 
si l'état de ses finances permettait qu'on dégrevât la 
propriété, s'en trouvât plus mal , et elle s'est si fort 
applaudie d'un premier allégement opéré, en 1850, 
par le prince président, qu'un pas nouveau dam 
cette voie , au jour où il pourrait se faire, serait, 
j'en suis sûr, accueilli avec une enthousiaste recon- 
naissance. 

L'impôt foncier, dans les monarchies européennes, 
remplitce mandat économiquede pourvoira une né- 
cessité financière en cas d'insuffisance des taxes indn 
rectes. Voilà son but, et l'expérience a appris que cet 
impôt doit être ménagé comme une ressource qu'il 
faut tenir en réserve pour les circonstances excep- 
tionnelles. Quant à l'utilité politique de l'impôt fon- 
cier , elle n'existe que dans ces monarchies qui , à 
l'instar de la France des deux derniers règnes , font 
du cens un privilège électoral. Or, nous avons vu 
que telle n'était pas l'organisation constitutionnelle 

7J 



400 LE BRÉSIL. 

du Brésil , et Dieu le garde d'arriver , par quelque 
voie et dans quelque but que ce soit , à faire de 
Félectorat un privilège! 

Du reste, il y a, sur ce point, une question de 
fait qui domine le débat. Avant de songer à impo- 
ser la terre , il faut s'occuper de la peupler, de la 
cultiver. Pour avoir des contribuables , il faut tout 
d'abord avoir des colons : pour frapper la terre , il 
faut tout au moins qu'elle produise. Or, le Brésil , 
en ce moment, doit s'absorber exclusivement dans 
cette grande tâche de peupler et de féconder son ter- 
ritoire. Faire entrevoir même en perspective une 
taxe à ces populations dont on appelle le concours, 
leuf annoncer à l'avance qu'elles auront tout à la fois 
à se débattre contre la terre et contre le fisc , c'est 
prendre la voie la plus sûre popr faire échouer la 
colonisation. Cela saute aux yeux. Si ailleurs l'im- 
pôt foncier est d'une utilité douteuse , au Brésil , 
dans les conditions actuelles , il serait fatal : il ob- 
struerait les voies de l'avenir. 
. Une dernière réflexion. L'Amérique du Nord n'a 
pas de taxe foncière ,. et certains esprits sont tentés 
d'induire de ce fait que la' taxe foncière est essen- 
tiellement monarchique, et qu'on va droit à la Ré- 
publique quand on demande presque exclusivement 
& l'impôt indirect les ressources nécessaires aux dé- 
penses de l'État. Rien n'est plus faux. Le système ' 
fiscal américain , repoussé péremptoirement par nos 



CHAPITRE TROISIÈME. 4<M 

novateurs d'Europe, a, beaucoup plus que les insti- 
tutions politiques, réussi à consolider au milieu 
de ce peuple peu scrupuleux le droit sacré de pro- 
priété , que la taxe foncière aurait frappé d'une per- 
pétuelle menace; il a contenu, autant que possible, 
le développement de l'esprit démagogique , qui ne 
respecte rien ; il lui a servi de contre-poids. C'est là ce 
qui explique pourquoi nos révolutionnaires socia- 
listes se sont frayé d'autres routes. Or, si on veut que 
l'idée monarchique implantée au Brésil s'y assoie sur 
d'inébranlables bases, il faut qu'indépendamment 
de l'ordre et de la sécurité qu'elle donne, elle n'en- 
traîne pas des charges et des périls sociaux dont la 
République serait exempte. L'avenir du Brésil est 
engagé dans ces questions, et il ne faut pas perdre 
de vue que l'Empire sud-américain a aussi à influer 
par la propagande du bon exemple sur ces Républi- 
ques hispano-américaines qui ne paraissent pas bien 
sûres d'avoir encore trouvé leur voie. 

Laissons de côté ce débat, au moins prématuré, 
où je ne suis sommairement entré que sur les pas de 
M. de Pontbos, dont l'impôt foncier est l'idée fixe. 
Voyons, le revenu étant donné, si le Brésil fait de ses 
ressources un intelligent et fécond usage. Bien qu'elles 
grossissent à vue d'œil, les recettes de l'Empire sud- 
américain sont encore nécessairement fort bornées. 
Un peu plus de 100 millions de francs, d'une part 
(budget général), et peut-être 25 ou 30 millions, 



♦Oî LE BRÉSIL. 

d'autre part (budgets provinciaux), voilà les moyen» 
qui lui sont donnés pour entourer de l'éclat néces- 
saire sa monarchie, et pour faire face à tous les be- 
soins publics de l'État et des provinces K Si on ne 
tient compte que de la population, qui atteint à 
peine 8 millions dames, dont un tiers d'esclaves, 
ces moyens sont, à la rigueur, suffisants; mais si 
cm considère l'étendue du territoire brésilien, pres- 
que grand comme l'Europe, et qui, défriché et 
cultivé, ferait vivre à l'aise 150 millions d'habitants, 
on voit qu'il est difficile d'aller loin avec des res- 
sources aussi restreintes. 

Le premier devoir d'un gouvernement bien or- 
donné, c'est de vivre, c'est de faire honneur à ses 
engagements, c'est de limiter sa dépense de manière 
à ne pas faire de dettes. Le gouvernement du Brésil 
s'est imposé cette règle : il ne dépense pas au delà 
de son revenu. Cette conduite, qu'il suit depuis 
plusieurs années avec une persévérance exemplaire, 
a fondé son crédit. Puissance financière d'un ordre 
secondaire, le Brésil s'est acquis dans le monde des 
prêteurs un crédit de premier ordre. Ses titres sont 
au niveau des meilleurs effets publics , et il trouve- 
rait d'autant plus aisément de l'argent, qu'il en de- 

1 U faut mentionner aussi les recettes municipales , qui 
doivent avoir une certaine importance, mais les éléments 
me manquent pour en donner même une évaluation ap- 
proximative. 



CHAPITRE TROISIÈME. 403 

mande moins. On verra tout à l'heure, quand je 
parlerai des chemins de fer dont la construction se 
prépare , que cette bonne renommée du Brésil porte 
déjà 9es fruits. 

Remplir ses engagements, c'est le premier devoir 
des gouvernements comme des particuliers; mais ce 
n'est pas tout : grande ou médiocre, il faut qu'un 
État sache faire bon emploi de sa fortune , et quand 
il a à se décider entre plusieurs genres de dépenses, 
il faut qu'il discerne celles qui ont la plus immé- 
diate utilité, celles qui ont un caractère de nécessité 
gouvernementale, celles enfin qui sont le plus évi- 
demment productives. 

A ces points de vue , le budget du Brésil eât com- 
biné avec une sagacité qui fait honneur au gouver- 
nement qui le prépare et aux Chambres qui le dis- 
cutent et le votait. 

Ce qui a été dit de la Constitution et de la décen- 
tralisation provinciale qu'elle consacre a déjà fait 
comprendre que le budget général est déchargé 
d'une portion notable des dépenses qui , dans les 
États centralisés, pèsent sur le trésor public. Ainsi 
tout ce qui concerne l'instruction primaire (géné- 
rale et gratuite, aux termes de la Constitution), les 
travaux publics , les établissements charitables, l'in- 
demnité aux députés provinciaux, les dépenses, de 
secrétairerie des présidences, certains frais de per- 
ception et de recouvrement des impôts, ainsi qu'une 



404 LE BRÉSIL, 

partie considérable des frais de culte et de police , 
demeure à la charge des provinces, qui discutent et 
votent ces dépenses dans leurs assemblées annuelles, 
et qui les payent sur leurs ressources particulières. 
Le gouvernement n'intervient dans quelques-unes 
de ces dépenses qu'à titre de subvention. 

Les recettes générales de l'État ne font face qu'aux 
dépenses générales, comme la dotation de la cou- 
ronne, les allocations aux membres des deux Cham- 
bres, au Conseil d'État, au Corps diplomatique, aux 
membres du Corps judiciaire ; les frais généraux de 
culte et de police; les frais d'entretien de l'armée et 
de la flotte; les frais de perception des impôts géné- 
raux ; les intérêts et l'amortissement de la dette pu- 
blique. 

Ces dépenses nécessaires sont réglées dans un 
esprit de sévère économie, mieux approprié peut- 
.être aux ressources limitées du Brésil qu'à l'éclat 
que semblent exiger certaines fonctions ! ; mais le 
patriotisme brésilien ne réclame pas, et la carrière 
publique est fort recherchée, bien que l'activité 

1 Une loi du 7 août 1852 a augmenté dans des propor- 
tions convenables le traitement des fonctions les plus élevées, 
Ainsi, le traitement des ministres a été porté de 21,600 fr, 
à 36,000; celui des conseillers d'État, de 7,200 à 12,000 
celui des magistrats de la Cour suprême, de 12,000 à 18 ; 000 
celui des conseillers de Cour d'appel, de 9,000 fr. à 12,000 
Une augmentation proportionnelle a été accordée aux ma- 
gistrats inférieurs. 



CHAPITRE TROISIÈME. 105 

commerciale, de Rio, de Bahia, de Pernambuco, 
et même des grands centres de production de Finté- 
rieur, ouvre au travail intelligent les plus riches 
perspectives. 

La liste civile a été établie par une loi du 28 août 
1840. La dotation de l'Empereur est fixée à 800 con- 
tos de reis (2,400,000 fr.); la dotation de l'Impé- 
ratrice est de 96 contos (288,000 fr.) Les princes et 
princesses de la maison impériale reçoivent égale- 
ment soit des dotations, soit des pensions alimen- 
taires, et le budget fait face aux frais d'éducation 
des princesses mineures filles de l'Empereur. Ces 
allocations diverses, en y joignant le douaire de 
S. M. l'Impératrice vetive de don Pedro P r , portent 
le chiffre total de la liste civile à la somm^ de 
1,083 contos de reis, soit 3,249,000 fr. 

Ce chiffre est modeste; mais, à l'honneur du 
jeune Empereur, on doit dire qu'il lui suffit non- 
seulement pour soutenir l'éclat de son trône , mais 
encore pour faire bénir son nom et le nom de l'Im- 
pératrice par une inépuisable bienfaisance. 

Le ministère de l'Empire (intérieur), qui renferme 
les chapitres relatifs à la liste civile, aux deux Cham- 
bres, au Conseil d'État, comprend en outre toutes 
les dépenses qui concernent l'enseignement supérieur 
des facultés et l'enseignement secondaire , les insti- 
tutions littéraires et scientifiques, l'Académie des 
beaux-arts, l'hygiène et la santé publiques, enfin 



406 LE BBÉSIL. - 

l'administration des postes, l'administration des 
terres publiques et les dépenses particulières à la 
capitale. Ce département ministériel prend , dans le 
budget voté cette année pour l'exercice «1856-57, la 
somme de 15,937,617 francs. Dans le budget de 
1846-47, sur lequel raisonne M. de Ponthos, le 
chiffre total des allocations du ministère de l'Empire 
ne s'élève qu'à 8,828,970 fr. 

Les allocations du ministère de la justice, qui 
comprend les cultes, la police, la garde nationale , 
sont portées , dans le nouveau budget, au chiffre de 
9,007,417 fr. Le budget de 1846-47 n'allouait à ce 
ministère que la somme de 4,723,115 fr. 

Les allocations du ministère des affaires étrangères 
servent, dans le budget nouveau , à 1,766,160 fr. 
Ici la dépense a moins varié, et le budget de 
1846-47 alloue 1,649,220 fr. 

Pour le ministère de la marine, la différence est 
considérable : le chiffre du budget voté cette année 
est de 13,611,849 fr; Celui du budget de 184&47 
était seulement de 10,336^189 fr. 

Le chiffre des dépenses du ministère de la guerre 
s'est accru dans des proportions encore plus fortes. 
Voici, ai regard l'un de l'autre, les deux budgets : 
budget de 1846-47, 17,409,925 fr.; budget de 
1856-57, 26,079,052 fr. 

Enfin les dépenses du ministère des finances s'é- 
lèvent, dans le budget actuel , à la somme de 



CHAPITRE TROISIÈME. W 

34,954,048 fr.; elles n'étaient, dans le budget de 
M. dePonthos, que de 29,403,687 fr. 

Je ne signalerai pas, en détail, les causes des aug- 
mentations considérables qu'on remarque dans les 
allocations du plus récent budget et qui s élèvent en 
totalité au chiffre de pins de 29 millions. Il me 
suffira de dire que cet accroissement d'allocations, 
qui s'est opéré graduellement, au fur et à mesure 
de l'accroissement du revenu public, a eu pour but 
et pour effet d'améliorer non-seulement la situation 
des fonctionnaires de toutes les classes, mais encore 
la plupart des services publics trop maigrement 
dotés, et de créer de nouveaux services d'une utilité 
incontestable. Ainsi une somme de 1,700,000 francs 
a été allouée à la nouvelle administration des terres 
publiques, qui est appelée par ses travaux à donner 
l'impulsion à l'œuvre capitale de la colonisation de 
l'Empire r ainsi encore, les travaux publics géné- 
raux, qui ne figurent au budget de 1846-47 que 
pour une somme de 336,000 fr., participent au 
budget nouveau pour 1,200,000 fr. Ce n'est encore 
qu'une œuvre à l'état d'embryon, et qui recevra 
du temps des développements considérables, car il 
y a bon nombre de travaux à effectuer, qui ont un 
caractère d'utilité générale et qu'on ne peut aban- 
donner à l'action trop spéciale et aux ressources 
trop restreintes des provinces. Enfin je citerai le 
chapitre des arsenaux militaires et des approvision- 



i 



408 LE BRÉSIL. 

nenients de guerre, dont le chiffre s'est élevé de 
1,500,000 fr. à plus de 4 millions et demi. 

Avec les ressources qu'on vient d'indiquer, le 
Brésil a sur pied la meilleure armée et la meilleure 
flotte de toute 1'Aroériqne méridionale et centrale. 
Cette armée n'est pas nombreuse; elle s'élève à 
vingt mille hommes environ, sans parler de la garde 
nationale, qui est régulièrement organisée et qu'on 
mobilise facilement en cas de besoin. Mais si le chif- 
fre de l'armée est restreint, elle est bien tenue, bien 
soignée, bien disciplinée; on ne connaît pas au Brésil 
ces cadres monstrueux de généraux et de colonels 
innombrables qui dévorent le budget des Républi- 
ques hispano-américaines et ne laissent pas une 
piastre disponible pour payer des soldats. L'état- 
major général du Brésil se réduit à quatre lieutenants 
généraux, huit maréchaux de camp, seize brigadiers 
généraux, les officiers supérieurs et inférieurs en 
proportion. Bien commandée par des chefs qu'elle 
connaît, l'armée est pleinement dévouée au trône et 
aux institutions , et on a fait, à son grand honneur, 
cette curieuse remarque, qu'au milieu des séditions 
et des révoltes qui ont désolé le Brésil pendant vingt 
années, la fidélité des troupes n'a pas été une seule 
fois, un seul instant, ébranlée : en face des partis, 
elles se sont toujours ralliées sous le drapeau impérial. 

La flotte du Brésil se divise en navires à voiles et 
en navires à vapeur. D'après le dernier rapport du mi- 



CHAPITRE TROISIÈME. 409 

nistre de la marine, elle est ainsi composée : navires 
à voiles, 2 frégates, 7 corvettes à batterie découverte, 
8 bricks-barques et bricks, 17 bricks- goélettes, 
goélettes, pataches, canonnières et yachts; navires 
à vapeur ; 1 vapeur de 300 chevaux, 2 de 220, 2 
de 150, 4 de 130, 1 de 90, 2 de 70, 1 de 40, 2 
de 25. 

Pour atteindre au cadre normal fixé par décret 
du 26 janvier 1850, il manque à la flotte à voiles 
2 corvettes à batterie couverte, 1 corvette de second 
ordre, 4 bricks et bricks-barques, et dans la caté*- 
gorie des navires à vapeur, 3 frégates de 300 che- 
vaux , 4 corvettes de 220 et 2 vapeurs de dernière 
classe. Elle a, en dehors du cadre normal, 2 petits 
navires à voiles, 2 vapeurs de troisième ordre, 1 de 
90 chevaux, 2 de 25. 

La transformation du vieux matériel entraîne né- 
cessairement quelques lenteurs, mais l'impulsion 
est donnée et le cadre normal ne tardera pas à être 
atteint. Le résultat obtenu est déjà notable : le Brésil, 
qui n'avait il y a six ans que trois petits bateaux 
à vapeur, met en ligne aujourd'hui seize navires 
armés de ce puissant moteur et possédant une force 
de 2,000 chevaux. L'Angleterre a fourni une partie 
du nouveau matériel et les arsenaux de l'Empire ont 
déjà commencé à le compléter, sous la direction 
d'ingénieurs brésiliens. 

Tout est relatif dans les choses humaines, et l'effort 



M* LE BRÉSIL 

est ridicule quand il 9e grossit au delà des propor-* 
tions de l'obstacle. Avec ses 20 mille hommes de 
troupes régulières et ses cinquante navires de guerre, 
à vapeur et à voiles, le Brésil est en mesure de faire 
face à toutes les éventualités du dehors. Je ne parle 
pas des chances d'une guerre avec l'Angleterre, la 
France, ou même les États-Unis, guerre qui serait 
un non-sens, puisqu'il ne saurait y avoir entre les 
grandes puissances maritimes et Le Brésil aucun in- 
térêt sérieux et contraire à débattre, par conséquent 
aucune cause plausible de conflit, et puisque le 
commerce, ce lien irréfragable des peuples, multiplie 
chaque jour les relations et les échanges entre les 
grands centres industriels du Nord et les riches et fié* 
condes contrées de l'Amérique du Sud. Mais l'Em- 
pire brésilien a des voisins inquiets, remuants, qui 
ont été plus d'une fois tentés de porter hors de leurs 
frontières l'agitation qui est chez eux en permanence. 
Les forces respectables dont le Brésil dispose, outre 
qu'elles sont une garantie de sécurité intérieure, 
doivent avoir pour effet de contenir ces efferves- 
cences et d'imposer aux Républiques hispano-améri- 
caines le respect des droits de l'Empire. Des exemples 
récents ont prouvé que, si désireux qu'il soit de gar- 
der la paix, le Brésil sait au besoin témoigner de sa 
force, qu'il sait faire la guerre et qu'il la fait bien. 
Le cadre restreint de cet écrit ne me permet pas 
d'entrer dans le détail de la guerre contre Rosas, 



CHAPITRE TROISIÈME. 4M 

guerre aussi habilement conduite qu'ont été heureu* 
sèment dirigées les négociations qui ont enlacé à 
l'avance le dictateur argentin dans un réseau d enne- 
mis, en coalisant contre lui l'Uruguay , le Paraguay 
et les Argentins eux-mêmes ralliés sous le drapeau 
d'Urquiza. 

Mais la politique du Brésil est essentiellement pa- 
cifique, et commerciale. Ceux qui l'ont étudiée avec 
impartialité rendent à l'Empire cette justice que, 
même avec des adversaires plus faibles, il évite vo- 
lontiers le trouble qu'apporte la guerre et qu'aucune 
pensée d'ambition ne se cache sous ses actes. Pour- 
tant quelques agents politiques des grands États eu- 
ropéens ont prêté, dit-on, au Brésil d'autres pensées. 
Désireux de prouver leur pénétration et de se donner 
de l'importance, ils ont tenté de faire prendre le 
change i leurs gouvernements. Il leur a semblé, 
par exemple, que l'absorption de Montevideo arron- 
dirait parfaitement le territoire de l'Empire en lui 
donnant la clef de cette magnifique mer intérieure 
de la Plata, et ils ont vu la pauvre République de 
l'Uruguay si déchirée et si impuissante qu'ils n'ont 
pas douté un instant que l'intention du gouverne- 
ment impérial ne fût de rectifier sa frontière, en 
mettant, à la première occasion, la main sur cette 
bande orientale qui était comme sa limite du Rhin. 
Les événements ont prouvé combien cette perspica- 
cité prétendue était en défaut et combien étaient 



m LE BHÊSZL. 

mal fondées les appréhensions qu'on voulait inspirer 
à l'Europe. Une première fois, en 1852, une armée 
brésilienne est entrée sur le territoire de l'Uruguay, 
elle a arraché la défaillante République aux étreintes 
de Rosas; puis, dès que le dictateur a été renversé, 
elle a repris pacifiquement le chemin de l'Empire, 
en consacrant par un traité nouveau l'indépendance 
de l'État oriental. Une seconde fois, au commen- 
cement de 1854., une division impériale forte 
de 5,000 hommes est arrivée à Montevideo; sur la 
demande instante du président et en exécution d'une 
des clauses du traité qui obligeait le Brésil à prêter 
son assistance pour le maintien du gouvernement 
légal. Cette force militaire a assisté l'arme au bras 
à une révolution nouvelle; ne pouvant aider le pré- 
sident Florès dans ses entreprises ouvertement in- 
constitutionnelles, elle s'est bornée, au milieu des 
conflits locaux? à maintenir la sécurité publique. 
Quand l'affaire a été tant bien que mal arrangée, le 
gouvernement impérial a officiellement signifié au 
président provisoire de la République que son in- 
tention * formelle était de rappeler ses troupes; à 
l'heure où j'écris, il n'y a plus un soldat brésilien 
dans l'État de Montevideo, le mouvement d'évacua- 
tion ayant dû être terminé le 15 décembre. Assuré- 
ment ce n'est pas là la conduite d'un gouvernement 
qui aurait eu une arrière-pensée d'envahissement 
Les prétextes ne manquaient pas au Brésil pour 



CHAPITRE TROISIÈME. 443 

continuer son intervention avec un caractère plus 
significatif, car l'État oriental lui doit deux millions 
de piastres. Rien ne lui était plus facile d'ailleurs 
que de prendre parti dans les luttes intestines aux-* 
, quelles il assistait, et de s'assurer ainsi les sympathies 
d'une portion au moins de la population. C'est là ce 
qu'aurait fait certainement toute puissance qui au- 
rait voulu s'ouvrir les voies à une domination pro- 
chaine. Le Brésil n'a rien fait de pareil, et il est im- 
possible de prouver d'une façon plus péremptoire 
combien son désintéressement est sincère. 

En effet, le Brésil a d'autres conquêtes à faire, 
plus urgentes et plus fécondes que celles des pays 
qui l'avoisinent. Il a à arracher à la stérilité son ma- 
gnifique territoire; il a à remplir du bruit des co- 
gnées et des voix mâles des travailleurs le silence de 
ses solitudes; il a à rendre ses fleuves, les plus 
beaux fleuves du monde, accessibles à la naviga- 
tion et au commerce; il a à percer des routes à tra- 
vers les espaces incommensurables de l'Empire pour 
mettre le centre en communication avec le littoral, 
pour ouvrir au monde ce livre fermé et plein de 
mystère de l'Amérique intérieure; il a à faire rayon- 
ner le flambeau de la civilisation dans les profon- 
deurs épaisses de ses forêts vierges; il a, en un mot, 
une œuvre gigantesque à accomplir, œuvre qu'il a 
résolument entreprise, mais que le travail d'un 
siècle pourra à peine mener à fin. Quand ce siècle 

8 



444 LE BRÉSIL. 

sera expiré, quand il aura accompli son immense 
tâche , quand il aura peuplé el fécondé l'Empire , 
depuis le 4* degré de latitude nord jusqu'au 34 e de- 
gré de latitude sud , depuis le 37 e jusqu'au 73 e de- 
gré de longitude ouest, il sera temps alors , si les 
150 ou 200 millions de Brésiliens se trouvent trop 
à 1 étroit dans leurs limites géographiques , il sera 
temps de songer qu'on pourrait à la rigueur étendre 
la main jusqu'à la Plata. Mais cela ne regarde ni la 
génération présente ni celle qui la suivra , et sans 
se préoccuper d'un avenir qui n'appartient à per- 
sonne , le gouvernement du Brésil suit la loi de sa 
politique naturelle, en se vouant exclusivement aux 
œuvres de la paix. 

Quelle est la première et la plus importante de 
ces œuvres,, celle vers laquelle doivent converger 
toutes les autres? C'est, sans conteste, l'œuvre de la 
colonisation , urgente toujours , puisque le Brésil a 
un territoire immense à peupler et à mettre en va- 
leur, plus urgente aujourd'hui que jamais, car la 
suppression radicale de la traite, accomplie enfin 
à l'éternel honneur de l'empereur don Pedro II , de 
son gouvernement et de la nation tout entière, 
menace sérieusement d'une prochaine disette de 
bras l'agriculture brésilienne. 

C'est précisément parce que la question de la co- 
lonisation prime toutes les autres que je me suis 
réservé d'en faire l'objet d'une étude spéciale. Dan» 



CHAPITRE TROISIÈME. 445 

le dernier chapitre de ce livre , je résumerai ce qui 
a été fait jusqu'ici et le travail d'avenir que prépare 
si heureusement la nouvelle administration des terres 
publiques. 

Mais les terres fussent-elles prêtes à recevoir les 
colons , et ceux-ci eussent-ils compris tous les avan- 
tages d'une expatriation au Brésil, le mouvement 
d'émigration serait bientôt arrêté, si entre les centres 
où doivent se constituer les colonies et le littoral de 
l'Atlantique des voies de communication n'étaient 
pas ouvertes. Le Brésil manque de routes carrossables, 
tout le monde le sait, et on le sait mieux au Brésil 
qu'ailleurs , et cette difficulté des transports paralyse 
tout à la fois la création d'exploitations nouvelles 
et le développement des exploitations existantes. 

Fait-on quelque chose pour obvier au mal? A- 
t-on pris des mesures pour diminuer les distances, 
en frayant des voies praticables à travers les forêts 
profondes et les serras inaccessibles? Peut-on espé- 
rer qu'à une époque qui ne sera pas trop éloighée 
on pourra voyager, au moins dans une partie de 
l'intérieur du Brésil, autrement qu'à dos de mulet? 

Oui, cette espérance est permise; oui, il s'est 
fait au Brésil quelque chose et il se prépare plus 
encore, de telle sorte qu'on entrevoit, dans un ave- 
nir assez prochain , le moment où la vie commen- 
cera à circuler dans l'intérieur de l'Empire. Oui , 
cette transformation s'apprête : elle est déjà beau- 

8. 



416 LE BRÉSIL. 

coup plus qu'une espérance , elle entre dans la voie 
de la réalisation. 

Avec les ressources restreintes dont les provinces 
disposent , avec l'assistance fort limitée aussi que le 
trésor général peut leur prêter , il aurait fallu me- 
surer les délais de cette transformation non par des 
années, mais par des siècles. Heureusement si le 
pays est limité dans ses ressources, son éducation 
financière et économique est fort avancée, et son 
génie commercial lui a suggéré les moyens de mener 
l'œuvre à fin, en usant hardiment du crédit qu'il 
s'est si honorablement créé. 

Ce que l'État ne peut faire, ce que théorique- 
ment il n'est pas bon qu'il fasse, l'industrie et les 
capitaux privés se sont chargés de l'entreprendre. 

Voici ce qui s'est passé. Une loi avait approuvé 
l'établissement de trois lignes très-importantes de 
chemin de fer, partant, l'une de 'Rio Janeiro, 
l'autre de Bahia , la troisième de Pernambuco , et 
parcourant les points commerciaux et agricoles les 
plus peuplés et les plus productifs de ces trois ri- 
ches provinces. Pour attirer les capitaux étrangers 
et indigènes dans ces opérations, l'État avait ga- 
ranti aux entrepreneurs un intérêt de 5 °/ * 

La mesure était excellente , mais l'intérêt garanti 
était bien minime dans un pays où l'argent produit 
beaucoup par le travail. L'assemblée provinciale 
de Bahia. avisa un moyen de faire accueillir sa 



CHAPITRE TROISIÈME. 447 

ligne par les capitalistes. En sus des 5 °/ g amn - 
tis par l'État, elle donna une garantie supplé- 
mentaire de 2 °/o* Ije* assemblées des provinces 
de Rio Janeiro et de Pernambuco suivirent cet 
exemple. 

A la suite de ces mesures prises en 1854, l'atten- 
tion des entrepreneurs anglais se porta sur ces 
grands travaux', et après une étude approfondie du 
plan et des devis du chemin de fer projeté de Rio , 
une compagnie ayant à sa tête M. Price conclut avec 
le représentant du Brésil à Londres , M. Sergio de 
Macedo , un traité par lequel elle s'engage à exécu- 
ter immédiatement cette ligne. Le gouvernement 
brésilien approuva l'initiative de son habile agent en 
sanctionnant le contrat. 

Ce chemin, qui prend le nom de don Pedro H, 
partira de la capitale , et se bifurquera à quelques 
lieues, pour atteindre d'un côté la frontière de la 
province de Minas Geraës , de l'autre côté la fron- 
tière de la province de Saint-Paul, La dépense de 
l'établissement du chemin est évaluée à 38 mille 
contos de reis (114 millions), que la compagnie se 
charge de fournir , moyennant la garantie d'intérêt 
de 7 °/ stipulée pour trente-trois ans et la con- 
cession de l'exploitation du chemin pendant quatre- 
vingt-dix ans. La ligne doit être exécutée tout en- 
tière dans un délai de dix années , mais on estime 
que la portion la plus importante et la plus lucra- 



44* LE BRÉSIL. 

tive, celle qui va jusqu'au Rio Parahyba, sera 
achevée en moins de six ans. 

Pendant que cette affaire se concluait, des pour- 
parlers avaient lieu avec d'autres capitalistes anglais 
au sujet des lignes de Pernambuco et de Bahia. Des 
ingénieurs avaient été envoyés sur les lieux pour 
étudier les tracés, et on avait le sérieux espoir d ar- 
river aussi à une conclusion. 

Si les Anglais, que leur expérience industrielle place 
au premier rang pour l'exécution des voies ferrées, 
se sont réservé la direction des travaux , le concours 
des capitaux privés du Brésil n'a pas manqué cepen- 
dant à la patriotique entreprise du chemin de fer 
de don Pedro II. Une part très-considérable des ac- 
tions formant le fonds social a été souscrite à Rio, et 
l'affluence a été grande , à en juger par les doléances 
et les récriminations qu'ont fait entendre dans les 
journaux de la capitale les nombreux solliciteurs qui 
n'ont rien obtenu ou qui n'ont eu qu'une part trop 
faible dans la distribution des actions. 

On ne peut pas faire des chemins de fer partout, 
mais partout il est bon et nécessaire de frayer des 
routes aux voitures et d'améliorer les rivières, ces 
chemins qui marchent, de manière à les rendre pra- 
ticables aux transports. C'est ce que paraissent très- 
bien comprendre les assemblées provinciales, et leur 
tendance unanime est d'affecter à ces travaux fé- 
conds leurs ressources disponibles. Mais ces ressources 



CHAPITRE TROISIÈME. 119 

5 , et là aussi l'intelligence économique 
supplée à l'insuffisance des coffres publics. Ainsi, 
l'année dernière, rassemblée de Saint-Paul a décrété 
tout un réseau de voies soit par eau , soit par terre, 
qui embrasse l'étendue de la province entière. Pour 
attirer les entrepreneurs , die a établi tout à la fois 
un droit de péage 9 un monopole de transport et 
une garantie d'intérêt En vue du but à atteindre, 
tout est admissible, même le monopole. 11 vaut 
mieux pour les voyageurs être voitures par une en- 
treprise privilégiée que de n'être pas voitures du tout. 

Je cite un exemple , mais les documents que j'ai 
sous les yeux établissent que partout l'impulsion est 
donnée, et qu'il y a rivalité entre les provinces pour 
améliorer leurs voies de communication. 

J'en trouve surtout la preuve dans le rapport 
qu'a présenté cette année aux Chambres le ministre de 
l'Empire. J'ai dit qu'une portion des fonds généraux 
était destinée à subventionner les travaux publics à la 
charge des provinces. Le rapport énumère les tra- 
vaux très-nombreux en voie d'exécution dans cha- 
cun des ressorts provinciaux et les subventions ac- 
cordées par le gouvernement. L'amélioration des 
rivières a une très-grande part dans ces distributions. 

Parmi ces cours d'eau qui sillonnent le Brésil et 
qui sont destinés à devenir en peu d'années un des 
plus puissants véhicules de sa prospérité, il en est 
un qui est le plus grand fleuve du iqonde, et qui 



4*0 LE BRÉSIL, 

mérite une mention spéciale, c'est l'Amazone dont 
le cours à plus de treize cents lieues de développe- 
ment, et qui, grossi par des milliers de tributaires, 
a soixante-douze lieues de largeur à son embou- 
chure. Le Brésil, en possession du cours inférieur 
et des bouches de cet immense fleuve, serait impar- 
donnable s'il avait négligé de faire concourir à ses 
développements présents et futurs ce grandiose élé- 
ment de prospérité. Certes , il y a là beaucoup à 
faire, car ces rives du fleuve majestueux, à la végé- 
tation puissante, sont presque entièrement dépour- 
vues de population. Quelques tribus d'Indiens ont 
pu à peine s'acclimater sous le climat torride de la 
zone équatoriale. 

Pour le moment , le gouvernement du Brésil a 
fait ce qui était possible : il a créé, par une mesure 
énergiquect bardie, la navigation sur le grand fleuve. 
Une compagnie puissante s'est chargée , moyennant 
une subvention assez considérable, mais qui doit 
diminuer progressivement , d'établir sur l'Amazone 
quatre lignes de bateaux à vapeur, qui doivent des- 
servir tous les points habités du fleuve et de ses 
principaux affluents, et dont l'une doit s'avancer 
jusque dans les eaux supérieures du fleuve, sur le 
territoire du Pérou. 

Parmi les charges imposées à la compagnie, en 
retour du subside qui lui est accordé, il faut signa- 
ler l'obligation de créer à ses frais sur les bords* du 



CHAPITRE TROISIÈME. 421 

fleuve six centres coloniaux dans un délai qui ne 
pourra pas excéder six années, et six autres établis* 
sements du même genre dans un second délai de 
quatre ans. Chacune de ces colonies aura au moins 
six cents habitants, tous d'origine européenne et 
importés aux frais de la compagnie. Déjà, un de ces 
établissements, formé avec des colons des Açores, 
est installé dans le voisinage de la ville de Barra, 
chef-lieu de la province des Amazones , et il a pris 
la dénomination de Maua , du nom d'un célèbre 
banquier de Rio , un des chefs de l'entreprise de na- 
vigation sur le fleuve. Le service des bateaux à va- 
peur est en pleine activité, et tout récemment on a 
publié à Barra le récit curieux et naïf d'un voyage 
d'exploration accompli sur un des bateaux de la 
compagnie , par le président de la province, qui a 
remonté le fleuve jusqu'à la ville péruvienne de 
Nanta. Sa double traversée d'aller et de retour a 
duré vingt-huit jours, du 11 mars au 8 avril. Le 
journal du voyage , écrit par le secrétaire du gou- 
vernement provincial, M. Joâo Wilkens de Mattos, 
ressemble tout à fait à un récit de découvertes, à 
une promenade au milieu de tribus sauvages. 

En attendant que ces louables efforts aient déve- 
loppé les richesses de l'intérieur en y attirant la pcv- 
pulation et le commerce , l'activité des affaires se 
porte sur le littoral que baigne l'océan Atlantique. 
La sollicitude du gouvernement s'attache à multi T 



43* LE BRÉSIL 

plier de jour en jour davantage les communications 
entre les divers points de la côte. Deux lignes régu- 
lières de bateaux à vapeur, l'une bis-mensuelle, 
l'autre mensuelle, partant toutes deux de Rio, des- 
servant Tune le nord, l'autre le sud de l'Empire. Ce 
sont encore des entreprises particulières subvention- 
nées par le gouvernement. Leurs contrats viennent 
d'être renouvelés cette année , et au prix d*une 
légère augmentation de subvention , les obligations 
des compagnies ont été étendues, de manière qu'au- 
cun port de quelque importance ne soit privé de 
ces moyens rapides de communication. 

Dans cette revue abrégée et restreinte , je puis à 
peine indiquer quelques-unes des améliorations ma- 
térielles opérées par le gouvernement ou avec son 
concours. J'aurais encore beaucoup à dire; car, 
dans ces dernières années , tous les services admi- 
nistratifs ont été notablement améliorés, et il est 
évident que le gouvernement est en marche comme 
le pays. Ce qui est remarquable surtout , c'est que 
ce n'est pas seulement dans le côté positif et maté- 
riel des choses que le progrès se signale; le mouve- 
ment intellectuel n'est pas moins développé, grâce 
à l'impulsion donnée d'en haut et aux ressources de 
l'esprit d'association fort apprécié et fort bien prati- 
qué. Rio surtout a ses poètes, ses écrivains, son 
public lettré, ses journaux grands comme le TimeSj 
gorgés d'annonces, mais bien rédigés et d'une sa- 



CHAPITRE TROISIÈME. 423 

veur locale parfois fort piquante; il a ses sociétés 
littéraires et savantes, une entre autres, l'Institut 
historique et géographique, dont l'Empereur est 
membre , et membre des plus assidus et des plus 
actifs. A côté de ces développements donnés aux 
travaux de l'intelligence, il y a dans les institutions 
et les moeurs du Brésil la tutelle pieuse de tout ce 
qui est faible et de tout ce qui souffre, de l'enfant 
qui, par tout l'Empire, reçoit le bienfait de l'instruc- 
tion gratuite; du noir qui, dans certains cas, est pro- 
tégé par un juge spécial; du pauvre malade qui est 
assisté et soigné dans ses infirmités. Les moindres 
villes de l'Empire ont leurs hôpitaux dotés par lâcha- 
nte privée, et au besoin par les coffres provinciaux. 
La capitale, en ceci comme en toutes choses, donne 
noblement l'exemple. Elle a sa maison de la Miséri- 
corde, placée aujourd'hui sous la haute direction 
du président du Conseil marquis de Parana, et qui 
n'a rien à envier aux plus parfaits établissements 
hospitaliers de l'Europe. Un touchant emprunt fait 
à la France est venu compléter récemment l'orga- 
nisation de la maison de la Miséricorde : nos sœurs 
de saint Vincent de Paul ont été appelées à faire le 
service intérieur de cet établissement, et là, comme 
en Orient, ces pieuses femmes ont récolté la recon- 
naissance publique et fait bénir le nom de la 
France. Bahia s'est piqué d'émulation : la seconde 
ville de l'Empire a voulu aussi avoir ses sœurs de 



\U LE BRÉSIL, 

charité, et la propagande qu'exerce leur admirable 
dévouement étend chaque jour ses effets et mul- 
tiplie les demandes auprès de la maison mère de 
Paris. 

Tout est donc en progrès au Brésil, et en progrès 
notable. Mais est-ce à dire qu'il n'y a rien à repren- 
dre, rien à regretter dans la situation générale de 
l'Empire? Pas le moins du monde, et celui-là ne 
serait pas l'ami sincère du Brésil qui lui laisserait 
croire qu'il n'a plus de sérieux obstacles à surmon- 
ter, que tout est au mieux comme il est, et que son 
avenir se fera tout seul. C'est au prix de grands 
efforts et de soins incessants que cet avenir donnera 
tout ce qu'il promet. Les institutions politiques sont 
excellentes , elles garantissent la sécurité publique ; 
mais les défauts des mœurs neutralisent leurs bons 
effets, en ce qui concerne la sécurité individuelle. 
Il y a dans le rapport présenté aux Chambres par le 
ministre de la justice de tristes et sévères pages 
consacrées à la nomenclature funèbre des crimes 
contre les personnes, et les chiffres des assassinats et 
des meurtres commis dans l'année se rapprochent 
fort des statistiques lugubres que fournissait la 
Corse au temps des plus ardentes vendetta* Je sais 
que ces crimes , plus fréquents d'ailleurs dans les 
contrées moins civilisées de l'intérieur que sur le 
littoral, sont rarement l'œuvre des passions basses; 
qu'on ne dépouille pas, qu'on ne vole pas ceux 



CHAPITRE TROISIÈME. 4M 

qu'on tue , et qu'il n'y a pas d exemple qu'un 
meurtrier ait frappé les voyageurs isolés qui s'en 
reviennent des mines, à travers des forêts épaisses, 
portant dans leurs valises des diamants ou des mé- 
taux précieux. Cela est vrai; on n'assassine pas pour 
voler , mais on assassine par ardeur de sang , par 
vengeance et pour assouvir des haines héréditaires. 
Ces lamentables excès n'atteignent pas les étrangers, 
même ceux qu'un long séjour a naturalisés au 
Brésil; mais ce n'en est pas moins une tache pour 
l'honneur de l'Empire, une tache qu'il faut effacer. 
Un système de prompte et rigoureuse répression 
peut seul apporter un efficace remède au mal, qui 
devra d'ailleurs singulièrement s'atténuer a mesure 
que la civilisation gagnant du terrain fera dispa- 
raître ces forêts impénétrables qui servent de re- 
paire aux criminels. Mais la justice a, dès à présent 
et toujours, son rôle qu'elle devra très-certainement 
mieux remplir aujourd'hui que la nouvelle loi 
d élection, prohibant le cumul des fonctions judi- 
ciaires et du mandat législatif, détournera le ma- 
gistrat de toute pensée de brigue électorale et lui 
laissera sa pleine impartialité* Le Brésil a adopté, 
pour le premier degré de juridiction, la règle du 
juge unique; c'est à mon avis une règle excellente, 
car il est plus aisé de trouver un bon magistrat que 
trois, que cinq et que sept, et ce n est pas toujours 
le meilleur élément qui l'emporte dam les tribu* 



426 LE BRÉSIL, 

naux composés d'éléments divers. Mais il faut, pour 
que la justice soit bien rendue par le juge unique, 
qu il soit dégagé de toute préoccupation politique, 
et par conséquent de toute faiblesse pour tel ou tel 
individu, telle ou telle coterie qu il ménagerait dans 
un intérêt électoral. Ce but sera immanquablement 
atteint par la loi qui vient d'être votée, et il y a tout 
lieu d'espérer que la répression des crimes contre 
les personnes prendra de cette situation nouvelle 
faite au juge une plus complète efficacité. Puisque 
je parle de la magistrature, je me permettrai une 
dernière observation. Pour la vaste étendue de l'Era- 
pire , il existe seulement quatre cours d appel qui 
siègent à Rio Janeiro , à Babia , à Pernambuco et 
à Maranbam. Le zèle de ces magistrats, très-haut 
placés dans l'estime publique, ne saurait suffire à 
leur tache, et dans l'intérêt des justiciables séparés 
par d'énormes distances des tribunaux supérieurs , 
il serait très-désirable que chaque province possédât 
une juridiction du second degré. La nécessité de 
cette création, que des difficultés financières ont dû 
seules faire ajourner, est démontrée avec force dans 
le Relatorio du ministre ^de la justice, qui finira 
certainement par avoir gain de cause auprès des 
Chambres. 

Je résume cet aperçu, bien incomplet, de la si- 
tuation intérieure du Brésil : ce qui ressort pour 
moi des nombreux documents que j'ai étudiés, 



CHAPITRE TROISIÈME. Ml 

c'est l'ardente volonté des hommes du pouvoir, de 
l'Empereur, de ses ministres, des Chambres législa- 
tives, de hâter, par toutes les mesures que permet 
l'état financier et que ne condamne pas la prudence, 
cet avenir de richesse et de grandeur qui, dans la 
conviction de tous f est promis au Brésil. Ce qui 
ressort encore de cette étude, c'est le concours em- 
pressé, unanime, que prêtent à Faction gouverne- 
mentale les intelligences et les capitaux de l'Empire, 
s'inspirant du patriotisme des masses. 

C'est à Rio Janeiro surtout que ces tendances se 
manifestent. Rio est une riche et puissante cité, qui 
compte aujourd'hui environ 300,000 habitants, qui 
a les habitudes des grandes spéculations et du grand 
commerce, et qu'aucune entreprise n'effraye quand 
il s'agit de faire faire un pas de plus au Brésil. Ces 
braves et dignes F lumineuses \ assistés de grand cœur 
par l'élite du commerce européen , qui a ses comp- 
toirs dans cette place anséatique, semblent décidés à 
ne reculer devant aucun effort d'où peut naître 
un bien pour leur beau pays. Leur confiance est 
sans bornes, et leur bourse paraît aussi inépuisable 
que leur confiance. Qu'il s'agisse de créer un grand 
établissement de crédit public et privé, à l'instar 
des banques de France et d'Angleterre , à peine la 

* C'est le nom , expliqué par son étymologie, qu'on donne 
aux habitants de la capitale. 



428 LE BRÉSIL, 

loi a-t-elle paru , à peine la souscription est-elle ou- 
verte, et aussitôt l'argent afflue, et il se trouve qu'on 
a souscrit dix fois le capital nécessaire à l'établisse- 
ment de la banque. Pour le chemin de fer de don 
Pedro II, même empressement. Pour des entre- 
prises, même peu avantageuses, lorsqu'elles flattent 
par quelque côté l'amour-propre national, les capi- 
taux viennent aussi d'eux-mêmes. Ainsi le petit che- 
min de fer de Rio à Petropolis est achevé par la 
compagnie M aua. On tenait à avoir à Rio , avant 
tout autre État de l'Amérique du Sud, un échantil- 
lon de voie ferrée, et on l'a eu. On a voulu aussi 
avoir un grand, un vrai théâtre lyrique, où les 
chefs-d'œuvre de Rossini, deBellini, de Donizetti, 
de Verdi, auraient des interprètes dignes d'eux : 
c'est encore la bourse des riches particuliers qui 
fait face à cette royale dépense , avec la libérale as- 
sistance du gouvernement , et c'est aux frais et ris- 
ques de quelques-uns que s'ouvre cette scène où les 
prime donne , comme madame Stolz, madame Char- 
ton, et aujourd'hui mademoiselle Lagrua, ont re- 
cueilli ou recueillent de si riches moissons. 

Tout est possible dans cette voie, et tout y réus- 
sit; aussi la ville elle-même est en voie de se trans- 
former. Elle s'efforce de se dégager peu à peu de 
cette défroque sale et boueuse dont l'avaient affu- 
blée ses anciens dominateurs; elle appelle à elle tout 
le confort des grandes cités d'Europe; elle côm- 



CHAPITRE TROISIÈME. 429 

mence à aligner ses rues, à les paver; elle les illu-* 
mine au gaz. Tout va vite dans cette active capitale, 
et bientôt les vieux Portugais de 1821 ne la recon- 
naîtront plus. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 

SITUATION EXTÉRIEURE. 



La diplomatie du Brésil. — Affaire de la traite. — Démêlés avec l'Angle- 
terre. — Bill Aberdeen. — Son caractère excessif. — Protestations du 
gouvernement impérial. — Effets déplorables de ce bill sur la nation bré- 
silienne. — L'Empereur et les Chambres réagissant contre ces effets. — La 
traite disparaît. — Nécessité d'honneur pour l'Angleterre du rappel de ce 
bill. 

Affaire de la Plata. — Bosas. — Sa haine contre le Brésil. — Mission du 
vicomte d'Abrantès en Europe. — Elle accroît les mauvaises dispositions 
-de Resas. — L'Angleterre s'arrange avec le dictateur. — La traité Le Pré- 
dour. — Rosas cherche ouvertement à rompre avec le Brésil. — Son en- 
voyé, lé général Guido, demande ses passe-ports. — Conduite de la guerre. 

— Les alliés du Brésil. — Combat de Monte-Cacerès. — Chute de Bosas. 

— Résultats immédiats de cette chute. — L'esclavage et la république 
au Brésil. — Buenos-Ayres se sépare de la Confédération Argentine. — - 
Incessantes agitations à Montevideo. — Intervention du Brésil, — Elle 
maintient l'ordre sans pouvoir 'maîtriser les ambitions rivales. —Rappel 
des troupes impériales. — Le Paraguay. — Renvoi brutal du ministre bré- 
silien. — Le commandant Ferreira d'Oliveira. — Réparation obtenue. — - 
Convention de navigation et de commerce non ratifiée par le gouverne- 
ment impérial. — Nouvelles négociations. 

Questions de limites avec les Républiques voisines de l'Empire. — Len- 
teurs et difficultés qu'elles éprouvent. — Règle du Brésil. — Uti posside- 
Ut. — Opinion de M. de Humboldt. 

Navigation de l'Amazone. — Manoeuvres des États-Unis. — Le lieute- 
nant Maury. — Expédition des lieutenants Herndon et Gibbon. — Leurs 
publications. — Convention de Memphis. —Résolutions qu'elle adopte. 

— Conduite du gouvernement fédéral. — Il négocie avec le Pérou. — U 
échoue. — Ses tentatives auprès du gouvernement itnpériaL — Mémoran- 
dum du cabinet de Rio sur la navigation de l'Amazone. — Tentative avor- 
tée de piraterie. — Résumé de la question,— La fermeture de l'Amazone 
ne saurait être que temporaire. — Une fois la colonisation en voie de s'ac- 
complir, la navigation du grand fleuve doit être libre. 

La politique étrangère du Brésil a eu jusqu'ici un 
mérite rare- elle a fiait discrètement ses affaires, 



432 LE BRÉSIL. 

atteignant son but ou en approchant sans faire trop 
parler d'elle. Modérée et conciliante quand elle a 
eu à traiter avec ses inquiets voisins, assez souvent 
prompts aux mauvais procédés et aux menaces de 
propagande, elle a su maintenir son ascendant, 
sans faire étalage et encore moins abus de sa force. 
Vis-à-vis des grandes puissances maritimes , la poli- 
tique du Brésil n'a pas été moins sage et moins 
habile; elle est demeurée digne et ferme dans son 
droit, quand àe droit a été contesté, menacé ou 
violé. Elle a laissé au temps, qui ne manque pas à 
son œuvre , le soin de valider les protestations so- 
lennelles de l'Empire contre des iniquités que con- 
damne en définitive la conscience des nations civi- 
lisées. 

Le caractère général de cette politique , c'est une 
parfaite honnêteté avec la volonté bien prise de ne 
subir aucune pression , de rester maître de soi , 
maître chez soi ; mais aussi avec cette bienveillance 
attractive qui est le calcul naturel des peuples 
dont le commerce est la principale préoccupation. 
Comme je l'ai dit dans le chapitre précédent, le 
gouvernement du Brésil est sincèrement désinté- 
ressé de toute pensée d'agrandissement territorial , 
et pour qui a étudié ses actes de vingt-cinq ans , il 
est avéré que, depuis la malencontreuse guerre 
contre Montevideo, en 1828, il n'y a pas trace dans 
soti histoire de velléité ambitieuse. J'ajoute volon- 



CHAPITRE QUATRIÈME. 433 

tiers que cette règle de conduite, loyale et franche, 
qui laisse aux agents du gouvernement impérial 
toute la liberté de leurs allures, place très-honora- 
blement à l'étranger les hommes distingués qui 
composent le corps diplomatique brésilien, en don- 
nant à leur parole l'autorité qui lui est due. 

Deux faits considérables ont signalé dans ces der- 
niers temps la politique étrangère du Brésil : ce 
sont, d'une part, ses démêlés avec V Angleterre au 
sujet de la traite des noirs ; d'autre part, le conflit 
sur les bords du Rio de la Plata, qui s'est terminé 
par la chute du dictateur Rosas. Je résumerai rapi- 
dement l'une et l'autre affaire. 

Le gouvernement britannique s'est voué, depuis 
1814, à la suppression de la traite. Que son mobile 
ait été dans cette croisade un calcul mercantile, 
une pensée de domination universelle sur les mers, 
ou qu'il ait obéi seulement à des instincts d'huma- 
nité, aux inspirations de l'esprit chrétien, peu im- 
porte : le mobile peut être attaquable, mais le but 
est saint et sacré; car la traite des noirs, ce trafic de 
chair humaine, e$t chose infâme. Mais l'Angleterre, 
même pour réaliser une œuvre honnête, emploie 
souvent des moyens qui ne le sont pas, et notam- 
ment dans cette affaire de la traite, il n'est pas un 
peuple qui n'ait eu maille à partir avec elle, tant 
ses. façons d'agir ont été peu soucieuses du droit 
des nations. On n'a pas encore tout à fait oublié en 



434 LE BRÉSIL. 

France le mouvement d'opinion qu'a provoqué l'af- 
faire du droit de visite, mouvement si prononcé 
que le roi Louis-Philippe ne calma le pays qu'en 
sollicitant et en obtenant du cabinet de Londres le 
rappel de ce traité malencontreux. On sait aussi 
toutes les difficultés que cette question a suscitée 
entre l'Angleterre d'une part, et de l'autre, les États- 
Unis et l'Espagne, toujours en lutte avec les préten- 
tions exorbitantes des croiseurs britanniques. Mais 
ce qu'on connaît moins en Europe, ce sont les per- 
sécutions inouïes que la politique anglaise a infli- 
gées à l'Empire du Brésil sous prétexte de suppression 
du trafic des noirs. 

Le droit de visite , en vertu de traités passés avec 
le Portugal et que le Brésil a dû subir, bon gré 
mal gré, a été tout d'abord imposé à la marine 
brésilienne et appliqué par les tribunaux d'amirauté 
de Sierra-Leone et de Sainte-Hélène, avec une sévé- 
rité brutale, qui avait souvent le caractère d'une 
criante injustice, et contre laquelle le cabinet de Rio 
n'a cessé de faire entendre des protestations aussi 
énergiques qu'impuissantes. Mais ce n'est pas tout : 
si exorbitant et si attentatoire qu'il soit à la souve- 
raineté des nations , ce droit de visite a encore cer- 
taines règles dont il ne doit pas s'écarter. Le croi- 
seur ne peut s'emparer des navires suspects que 
dans des zones déterminées, et à une certaine dis- 
tance du rivage; ce qu'on appelle la mer territo- 



CHAPITRE QUATRIÈME. 435 

riale, c'est-à-dire la portion de la mer qui baigne 
les côtes jusqu'à la distance où peut atteindre la plus 
longue portée du canon, demeure hors de toute 
agression aussi bien que la terre même dont elle est 
censée faire partie. Or, ces règles, ces restrictions 
tutélaires, suprême hommage rendu au droit des 
nations, gênaient visiblement l'Angleterre, bien 
quelles fassent mal respectées par ses croiseurs, et 
elle n'hésita pas à s'en affranchir. Un bill fut rendu 
le 8 août 1845, qui attribuait exclusivement à la 
cour d'amirauté d'Angleterre et à tous les tribu- 
naux de vice-amirauté le jugement des faits de traite 
reprochés à des navires portant pavillon brésilien* 
C'était la suppression des garanties données à ces 
navires par la composition des commissions mixtes , 
c'était la violation ouverte de tous les principes du 
droit des gens , puisque les prétendus négriers bré- 
siliens étant assimilés à des navires anglais, les croi- 
seurs de Sa Majesté Britannique se tenaient pour 
autorisés à poursuivre et à saisir les barques sus- 
pectes jusque dans les eaux territoriales du Brésil, 
et à continuer au besoin sur le sol même de l'Em- 
pire la recherche et la poursuite des Africains dé- 
barqués. Et cependant ce bill était l'œuvre du plus 
modéré des hommes d'État anglais , de celui qui 
passe pour le plus scrupuleux en matière de droit 
international, et aujourd'hui encore on ne le dé- 
signe que sous le nom de bill Aberdeen! 



f36 LE BRÉSIL. 

Il est inutile d'insister sur le caractère d'une pa- 
reille mesure. Dans aucun temps, dans aucun pays, 
on n'a Vu une usurpation des droits d'autrui plus 
flagrante et plus éhontée; l'Angleterre faisait ouver- 
tement contre l'Empire acte de guerre. C'était plus 
qu'un blocus, car les neutres qui échappent aux 
Moqueurs sont en sûreté dans le port; c'était un 
abus inouï de la force , confisquant la souveraineté 
du Brésil sur ses côtes, et s arrogeant, comme on 
ferait en pays conquis, un droit absolu de police et 
de répression. Cela ne ressemblait à rien de ce qui 
se pratique entre peuples civilisés, et la piraterie 
seule a de telles façons de procéder. 

Quelle était cependant la situation du Brésil au 
milieu de ces actes sans nom de l'Angleterre? Il faut 
le dire , parce que c'est la vérité , malgré l'ardente 
recherche des croiseurs anglais, la traite des noirs, 
activement poussée par des capitalistes peu scrupu- 
leux qui y trouvaient des profits énormes, avait 
pris des développements considérables, et elle ver- 
sait jusqu'à cinquante mille Africains par an sur le 
territoire brésilien. Le bill Aberdeen n'avait absolu- 
ment rien changé à l'état des choses, et, en effet, 
eût-elle porté là toute sa marine, l'Angleterre ne 
pouvait rien pour la surveillance d'une côte qui a 
onze cents lieues de développement , et dont toutes 
les criques étaient connues de cette nuée de négriers 
qui passaient comme des ombres à travers l'escadre 



CHAPITRE QUATRIÈME. 437 

anglaise, et dont la rapidité inouïe défiait les allures 
plus lentes des croiseurs. 

D'un autre côté, le bill Aberdeen avait produit 
un effet déplorable. La population tout entière avait 
été indignée , et pendant que le gouvernement im- 
périal protestait énergiquement à Londres , les inté- 
ressés au trafic des noirs, exploitant le sentiment 
public, égaraient les masses en leur faisant entendre 
que la meilleure réponse à faire aux indignes pro- 
cédés de T Angleterre, c'était de persévérer dans la 
traite et de la favoriser par esprit national. 

Dans les notes diplomatiques qui ont été échan- 
gées à ce sujet, ce qui frappe, c'est précisément cet 
argument du Brésil : « L'Angleterre veut la sup- 
pression de la traite, le gouvernement impérial la 
veut également, et il est fermement décidé à user 
de tous les moyens pour atteindre son but. Mais ce 
qui paralyse sa bonne volonté, ce qui entrave son 
action, c'est précisément l'intervention violente de 
l'Angleterre dans une question intérieure , où elle 
n'a nul droit d'intervenir; c'est l'attentat contre la 
souveraineté de l'Empire commis par une loi an- 
glaise. 11 était déjà fort difficile au gouvernement 
impérial de faire entendre raison aux intérêts des 
propriétaires du sol et des intermédiaires commer- 
ciaux qui croient la fortune du .pays engagée dans 
la continuation de la traite; mais les obstacles de- 
viennent bien autrement graves et insurmontables 



438 LE BRÉSIL, 

quand une question d'honneur vient s'y ajouter, 
et quand on demande au Brésil, le pied sur la 
gorge, une réforme qu'il veut faire volontairement. 
Si ces excès ne changent rien aux résolutions du 
gouvernement impérial, ne comprend-on pas qu'ils 
diminuent son autorité sur les agents administratifs 
et judiciaires chargés d'assurer l'exécution légale 
des mesures prises contre la traite? » Ce langage 
digne, sensé, parfaitement sincère, n'a pas été 
écouté à Londres, et il aurait dû l'être. 

Pourtant, malgré ces sérieux obstacles suscités 
par la politique inquiète et hautaine de l'Angleterre, 
la traite, cette lèpre honteuse dont gémissaient tous 
les cœurs élevés, tous les esprits intelligents, a au* 
jourd'hui complètement disparu de l'Empire. Ce qui 
se serait peut-être accompli plus tôt sans la blessante 
intervention de l'Angleterre, s'est accompli plus 
tard, grâce, non pas au bill Aberdeen, mais à l'iné- 
branlable et patiente fermeté de l'Empereur, de ses 
ministres et du Parlement brésilien. L'immense po- 
pularité dont jouit don Pedro II s'est hardiment 
engagée dans une lutte contre les préjugés natio- 
naux et contre une masse d'intérêts inintelligepts , 
et elle en est sortie victorieuse. Avec cette haute 
sagacité qui distingue tous les actes du jeune 
prince, il a vu que satisfaction pleine et entière 
devait être donnée aux droits de l'humanité et de 
la religion , et qu'il y avait pour le Brésil un autre 



CHAPITRE QUATRIÈME. 439 

avenir de prospérité et de richesse, plus grand, plus 
large que celui où l'enfermaient les traditions d'une 
routine peu scrupuleuse et peu chrétienne. Ses sen- 
timents ont rapidement pénétré au cœur de la nation 
même, dont le merveilleux instinct dégage devant 
elle les voies nouvelles qui lui sont ouvertes; elle 
a répondu à la voix aimée de son Empereur, et d'un 
même cri elle a répudié la traite et acclamé la colo- 
nisation. 

Les documents communiqués cette année au Par- 
lement brésilien attestent qu'il n'y a pas eu dans 
l'intervalle qui s'est écoulé depuis la précédente ses- 
sion un seul cas de débarquement d'Africains sur la 
côte du Brésil. Les documents de l'année dernière 
constatent le même résultat. De cinquante mille, le 
chiffre des victimes du trafic impie est descendu à 
zéro. 

Que devient le bill Aberdeen dans cette occur- 
rence? En vérité l'Angleterre en a honte, j'imagine, 
et elle a déjà rendu un premier hommage au droit 
outragé par elle en prescrivant à son escadre de 
l'Amérique du Sud de le laisser sans exécution. Mais 
ce n'est pas assez;, il faut à l'honneur même de 
l'Angleterre une réparation plus ample : si elle ne 
peut effacer le bill Aberdeen de ses annales, elle 
peut, elle doit l'effacer de son code maritime. Re- 
venue, grâce à une heureuse alliance, à de plus 
sains, à de plus loyaux principes, en matière de 



440 LE BRÉSIL. 

droit international, il y va de sa gloire de fafre 
disparaître cette dernière trace de ses usurpations , 
ce dernier bruit des abus de la force dont elle a tant 
rempli le monde. 

Si la loyauté du gouvernement brésilien éclate au 
grand jour dans ses tristes démêlés avec l'Angle- 
terre à l'occasion de la traite , elle ne se manifeste 
pas moins dans tous les détails du dernier conflit 
qui a abouti à la chute de K osas et qui a mis fin à 
cette éternelle question de la Plata, que l'Europe, à 
bout de ressources, ne savait plus par quel côté 
prendre. 

Aux yeux de bon nombre de gens , Rosas avait 
un mérite qui devait appeler l'indulgence sur le$ 
excès de sa politique. Il était l'autorité, le pouvoir, 
l'ordre, dans un pays qui, sans lui, semblait fatale- 
ment voué à l'anarchie. Sa tyrannie, si dure qu'elle 
fût aux siens, si brutale qu'elle fût par moments 
pour les étrangers, était, après tout, un gouverner 
ment. Voilà pourquoi certains esprits l'excusaient 
et étaient disposés à lui .passer beaucoup. C'est en 
France surtout que ces sentiments se faisaient jour, 
car la France était prodigieusement lasse d'une in- 
tervention coûteuse , fort négligemment menée et 
qui n'aboutissait à rien. De plus, dans ces années 
(1849 et 50) où on vint lui parler du traité Le Pré- 
doùr,elle était elle-même si rassasiée, d'anarchie, 
que ce qiril y avait d'apparence de force dans le 



CHAPITRE-QUATRIÈME. U1 

gouvernement de Rosas lui semblait un état de 
choses assez enviable pour n'être pas contrecarré 
au dehors. 

C'était là , à mon avis , une erreur grossière : le 
gouvernement de Rosas n'était pas fort , car il n'a- 
vait rien fondé autour de lui. Ce n'était pas même 
une force révolutionnaire, car il ne s'appuyait sur 
aucun principe. Rosas était un esprit médiocre et 
entêté , sans scrupule aucun , ne regardant pas aux 
moyens pour se maintenir. Du reste, ses idées 
étaient souverainement hostiles à la civilisation et 
arriérées d'un siècle. S'il affectait la tyrannie et s'il 
tendait à réunir en un seul corps soumis à sa verge 
de fer tous les territoires appartenant à l'ancienne 
vice-royauté de Buenos- Ayres, c'était pour sous- 
traire le plus possible à l'influence de l'Europe les 
vastes solitudes de l'Amérique intérieure et pour 
appliquer sur une large échelle les doctrines du doc- 
teur Francia combinées avec la vieille politique chi- 
noise, qui de l'Empire Céleste n'ouvrait aux étran- 
gers que le port de Canton. Le Canton de Rosas eôt 
été soit Montevideo , soit Buenos^Ayres. 

Le cabinet de Rio connaissait mieux que l'Eu- 
rope les tendances et le but de Rosas, et il avait à 
s'en garder, car le Brésil , en raison de l'ordre inté- 
rieur qu'il devait à ses institutions monarchiques, 
de la prospérité dont il jouissait, de l'accroissement 
que prenaient ses relations avec l'Europe, était l'ob- 



443 LE BRÉSIL. 

jet des défiances, des jalousies, des haines sournoises 
du dictateur. La mission en Europe du vicomte au- 
jourd'hui marquis d'Abrantès avait donné à Rosas 
de nouveaux ombrages. On a beaucoup parlé dans 
le temps de cette mission, qui aurait eu, disait-on, 
pour but de proposer aux gouvernements de France 
et d'Angleterre une sorte de triple alliance avec le 
Brésil pour terminer en commun cette question de 
la Plata dont l'Europe était déjà assez embarrassée. 
Ce bruit, fort répandu au moment des négociations, 
est encore généralement accrédité aujourd'hui, bien 
qu'il soit tout à fait dénué d'exactitude. La vérité, 
sur ce point, très-peu connue, est que le diplomate 
brésilien était chargé de sonder les cabinets de Lon- 
dres et de Paris sur la portée des garanties que l'un 
et l'autre avaient données à la Confédération Argen- 
tine, à savoir, la France, dans le traité Mackau, et 
l'Angleterre, dans la convention préliminaire de 
paix conclue le 27 août 1828 sous sa médiation. Il 
est vrai qu'en se renseignant à l'avance sur la con- 
duite que les puissances maritimes de l'Europe de- 
vraient tenir, dans l'éventualité d'une action du 
Brésil contre les Républiques de la Plata, la cour de 
Rio laissait percer la possibilité d'une rupture avec 
Rosas; mais c'est là un genre de précaution que tous 
les gouvernements sages ont le droit et le devoir de 
prendre, et la démarche n'impliquait nullement 
l'intention dé renoncer à terminer, par les voies 



CHAPITRE QUATRIÈME. H3 

amiables, les différends que Rosas suscitait inces- 
samment au gouvernement brésilien. 

Qu'il ait su ou non la vérité sur la mission du 
vicomte d'Abrantès, Rosas en prit singulièrement 
ombrage, et sa baine contre le Brésil en devint plus 
envenimée. Il sut cependant 9e contenir, car il avait 
toujours sur les bras la France et l'Angleterre, et son 
intérêt lui commandait de ne pas aggraver les dan- 
gers de la situation en provoquant une puissance 
Sud-Américaine qui n'avait ni les flottes ni les ar- 
mées des deux plus grands États du monde, mais 
qui, fortement organisée chez elle, touchait par 
tous les points au territoire régi par Rosas, et le te- 
nait sous la bouche de ses canons. 

Mais l'Angleterre était lasse, et, la première, elle 
fit avec Rosas un traité tel quel. Puis la France, 
qui avait alors bien d'autres affaires , entra en né- 
gociation , et un projet de convention fut conclu 
entrfe l'amiral Le Prédour et le négociateur de Ro- 
sas. Grâce aux événements qui se sont rapidement 
succédé, cette convention ne put être ratifiée, et 
elle est demeurée sans effet. Mais le dictateur ne prit 
pas même le loisir d'attendre cette ratification, qui 
ne devait jamais venir, et dès qu'il crut ses affaires 
terminées avec UEurope, il se tourna du côté du 
Brésil avec des airs rogues et menaçants. Sa diplo- 
matie prit des allures de brise-raison qui tendaient 
évidemment à une rupture. Le cabinet de Rio vou- 



444 LE BRÉSIL, 

lait garder la paix , bien qu'il eût de graves sujets 
de plainte contre Rosas et son lieutenant Oribe ; le 
ministre des affaires étrangères d'alors, M. Paulino 
de Souza, aujourd'hui vicomte d'Uruguay, prit la 
peine , dans une suite de dépêches fort remarqua- 
bles que j'ai analysées ailleurs 1 , de discuter et de 
réfuter les vieux et nouveaux griefs présentés par 
l'envoyé de Rosas, M. le général Guido. L'Empereur 
lui-même voulut bien témoigner à l'agent argentin 
son ferme désir de terminer la querelle à l'amiable. 
Rien n'y fit. Comme l'a dit le vieux poëte : Dieu 
jette la démence au cœur de ceux qu'il veut perdre. 
Plus on se montrait conciliant vis-à-vis de lui , plus 
Rosas affichait d'insolentes exigences; et un jour 
vint, en septembre 1850, où le général Guido dut 
recevoir ses passe-ports et quitter la capitale du Rré- 
sil, emportant avec lui la guerre qu'il avait cher- 
chée. 

Comment cçtte guerre fut conduite, et par quelle 
singulière habileté le gouvernement impérial réussit 
tout d'abord à isoler Rosas et à l'entourer d'un ré- 
seau d'ennemis, c'est ce que le public européen a 
su sommairement, et ce que je n'ai pas ici à racon- 
ter en détail. Il me suffira de dire que, très-peu de 
temps après la rupture, des traités d'alliance offen- 



* Le Brésil et Rosas, brochure in-8°, publiée en 1851, chez 
Guillaumin. 



CIJAPITRE QUATRIÈME. 445 

sive et défensive étaient conclus avec le Paraguay, 
avec le gouvernement de Montevideo et avec le 
général Urquiza, au nom des deux provinces de 
l'Entre-Rios et de Corrientes. Le Paraguay, quoique 
directement menacé par Rosas, s'abstint, par un 
système de temporisation calculée, de participer 
aux mesures prises pour commencer la lutte ; mais, 
ainsi qu'Urquiza et le gouvernement de Monte- 
video, il avait déterminé l'un des principaux buts 
delà guerre, en concluant avec le Brésil, comme 
les deux autres intéressés, une convention spéciale 
de navigation et de commerce , consacrant le prin- 
cipe du libre usage des fleuves entre riverains. 

L'armée brésilienne, commandée par le comte 
aujourd'hui marquis de Caxias, entra bientôt sur le 
territoire de l'Uruguay, où se trouvaient déjà les 
Argentins d'Urquiza. Dans l'impossibilité de soutenir 
le choc des coalisés, Oribe s'était empressé de con- 
clure avec le général argentin une convention en 
vertu de laquelle les troupes du lieutenant de Rosas 
durent se disperser et rentrer dans leurs foyers. La 
ville de Montevideo , cette nouvelle Troie, comme 
on l'a appelée, fut ainsi délivrée du siège qu'elle 
soutenait depuis dix ans. Puis une division brési- 
lienne, commandée par le général Marques Souza , 
aujourd'hui baron de Porto-Allegre, passa lePârana, 
se réunit aux Argentins d'Urquiza , joignit l'armée 
du dictateur à Monte-Cacerès, presque aux portes 

40 



446 LE BRÉSIL. 

de Buenos-Ay res , et la mil en déroule complète. 
Rosas était renversé. Montevideo était à jamais dé- 
barrassé de son opiniâtre ennemi. La confédération 
argentine était libre. Le Paraguay , menacé d'en- 
vahissement par Rosas, n'avait plus rien à craindre. 

Quant au Brésil , les profils qu'il retirait de cette 
heureuse campagne étaient certes fort avouables. En 
anéantissant le pouvoir de Rosas , en supprimant le 
trouble de la guerre et de l'anarchie dans l'État de 
l'Uruguay, il se donnait à lui-même une sécurité 
considérable qui lui manquait. Dans la partie de 
l'État oriental qui touche à la province de Rio 
Grande do Sui, se trouvent, depuis longues années, 
un certain nombre d'établissements de sujets brési- 
liens que les soldats d'Oribe mettaient incessamment 
à sac et à pillage, en enlevant les bestiaux, sous 
prétexte de contributions de guerre , et en massa- 
crant les colons. Les belliqueux Estanceros de la 
frontière ne réussissaient à se défendre que par un 
système organisé de représailles. C'était un état de 
choses anormal, indigne d'un grand pays, et la 
chute de Rosas y mettait un terme. 

La politique hostile du dictateur avait un autre 
danger, moins grand qu'on l'a prétendu, mais 
assez sérieux cependant pour qu'il fût nécessaire d'y 
couper court. Rosas se figurait avoir deux armes 
toutes-puissantes contre le Brésil monarchique et 
pays à esclaves; ces deux armes étaient la double 



CHAPITRE QUATRIÈME. 147 

propagande de la République et de l'abolition de 
l'esclavage. Plus d'une fois, de sourdes menaces 
dans ce sens étaient parties des bords de la Plata ; 
à une autre époque, durant les agitations de l'épo- 
que de la Régence, une folle tentative de République, 
avait éclaté, comme je l'ai dit, précisément dans 
cette province de Rio Grande do Sul , la plus voisine 
de l'action argentine, et il était avéré qu'elle ne 
s'était prolongée , dans le cercle étroit où elle était 
circonscrite, que grâce à l'assistance que lui prê- 
taient tour à tour les agents de Rosas et les chefs de 
bande de FÉtat oriental. Tout ce passé était apuré, 
et les anciens républicains de Piratinim étaient de- 
venus les plus ardents zélateurs de la Monarchie» 
Mais il était évident que Rosas, en se précipitant de 
gaieté de cœur dans une lutte inégale , n'avait pas 
renoncé à user de ces moyens odieux , et, bien qu'il 
se fît grandement illusion sur leur efficacité, il pou- 
vait agir sur quelques esprits inquiets, sur quelques 
hommes corrompus, et susciter des troubles. L'ac- 
tion malfaisante de cette propagande n'eût certaine- 
ment pas abouti , car le Brésil est de {dus en plus 
rattaché à sa Monarchie parles profits qu'il ai retire 
et par le culte qu'il a voué à son jeune Empereur ; 
d'un autre côté , une guerre serve n'est pas à crain- 
dre dans un pays où l'esclavage est incomparable- 
ment plus doux que partout ailleurs , où le préjugé 
de la peau n'existe pas, et ou la classe si nombreuse 

<0. 



448 LE BRÉSIL, 

des hommes de couleur libres est ardemment atta- 
chée à une Constitution qui leur ouvre toute grande 
la voie qui mène aux plus hautes fonctions publi- 
ques. J'ajoute que si une provocation aux esclaves 
doit demeurer sans effet , c'est surtout dans cette 
province de Rio Grande do Sul , la seule qui soit 
en contact direct avec lçs anciennes colonies espa- 
gnoles de la Plata : car, en raison des cultures mêmes 
du sol, qui n'exigent nullement l'emploi des Afri- 
cains, le chiffre des esclaves y est extrêmement 
réduit. 

. Quoi qu'il en soit , la guerre contre Rosas et la 
chute du dictateur, qui en a été la suite, ont fait 
disparaître toutes ces craintes , plus ou inoins exa- 
gérées , d'agitation intérieure. 

Ce n'est pas tout : le Brésil a conquis , dans cette 
guerre , des avantages positifs que rien désormais 
ne peut lui enlever, et dont le monde commercial 
partagera à la longue avec lui les bénéfices. 

L'Empire a d'immenses territoires intérieurs,-plus 
riches et plus féconds encore que le sol déjà si riche 
qui borde ses côtes. A ces provinces, dont le nom 
est à peine connu en Europe , il ne manque que des 
débouchés. Les routes fermes sont longues et coû- 
teuses à faire; mais la nature, si prodigue à ces 
zones bénies , offre des voies toutes faites : ce sont 
les fleuves qui sillonnent le territoire et qui sont 
presque partout en communication facile avec la mer. 



CHAPITRE QUATRIÈME. U9 

D'un côté, l'Amazone, dont j'aurai à parler tout à 
l'heure, de l'autre, la Plata, reçoivent les eaux de 
ces rivières. Les trois principaux affluents du bassin 
de la Plata , l'Uruguay, le Parana et le Paraguay, 
baignent l'intérieur du Brésil et sont les débouchés 
naturels des provinces brésiliennes , du Parana et de 
Matto-Grosso» Ces débouchés, Bosas les avait fermés 
au Brésil; la chute de Bosas et les traités que le 
Brésil a conclus avec les riverains les lui ont ou- 
verts. 

Tels sont les résultats que le Brésil a su tirer de 
la guerre qu'il a heureusement menée à fin dans 
la Plata : accroissement de sécurité pour l'Empire, 
développement donné à sa politique commerciale. 
Un pays qui sait faire si bien et si loyalement sc$ 
affaires a droit assurément a l'estime et à la consi- 
dération du monde civilisé. Tout en se maintenant 
dans la voie stricte de la justice , tout en se décidant 
à contre-cœur à la guerre, et tout en faisant profiter 
de ses sacrifices des voisins médiocrement recon- 
naissants, le gouvernement impérial a su se créer 
des gages nouveaux de prospérité future. C'est là 
une conduite qu'on peut louer, car elle est honnête, 
sage et habile. 

Mais les Bépubliques de la Plata ont-elles aussi 
habilement fait tourner à leur avantage la révolu- 
tion qu'elles ont accomplie avec le concours du 
Brésil? Malheureusement non. Je n'ai pas ici à dis- 



150 LE BRÉSIL. 

cuter les causes qui perpétuent l'agitation et l'anar- 
chie au sein de ces agrégations d'hommes se ratta- 
chant par tous leurs instincts au principe d'autorité 
que supprime la forme de leur gouvernement, et qui, 
catholiques et espagnoles dans l'âme , s épuisent ai 
efforts héroïques, depuis quarante années, pour 
faire une œuvre d' Anglo-Saxons et de protestants. 
Toujours est-il que l'accord qui s'était fait entre 
elles pour renverser l'ennemi commun n'a pas sur- 
vécu au succès de l'entreprise. 

La Confédération Argentine s'est disloquée : après 
plusieurs mois de misérables luttes , Buenos-Ayres 
s'est séparée des douze autres provinces , et s'est con- 
stituée en État indépendant, Buenos-Àynes, sans qui 
la Confédération Argentine est bien peu de chose, 
mai» qui perd, en s' isolant, les centres de produc- 
tion où s'alimentait son marché commercial. 

De son côté , la République orientale est revenue 
à ses distractions favorites : elle a fait des pronwncia- 
mentos et de petites révolutions , elle a renversé des 
présidents qu'elle venait d'élire , sans qu'il soit pos- 
sible de démêler une cause avouable à oes revire- 
ments, car la Constitution est assez bonne ! et setn- 

1 Un des reproches qu'adressent à la Constitution de l'État 
oriental les hommes intelligents qui l'ont vue fonctionner, 
c'est l'interdit électoral dont elle frappe les individus qui ne 
savent ni lire ni écrire. La prescription est assurément très- 
philosophique, mais elle a altéré le suffrage universel, et en 



CHAPITRE QUATRIÈME. 454 

Me d'une pratique facile. C'est, dans ce pauvre 
pays, une lutté perpétuelle de personnalités, des 
conflits sans cesse renaissants entre les Blancs et les 
Bouges y qui sont blancs et rouges on ne sait pour- 
quoi, et, brochant sur le tout, des nuées de géné- 
raux, de colonels, de fonctionnaires civils inoccupés 
et un trésor public en état de sécheresse permanente. 
Le Brésil, obligé par un* traité et aussi par le besoin 
d'avoir sa frontière du sud paisible à prêter son as- 
sistance au maintien de la présidence légale de Mon** 
tevideo , a consenti , sur la demande instante du 
gouvernement oriental , à le protéger par son inter- 
vention. Il a envoyé à Montevideo une division de 
«cinq mille hommes; il a rempli, par une subven- 

restreignant le nombre des électeurs qui ne peuvent et ne 
veulent rien être que de laborieux travailleurs de la terre , 
elle a accru les chances des intrigants et des ambitieux. 

La restriction constitutionnelle dont je parle est aujour- 
d'hui tombée en désuétude, et la condition de savoir lire et 
écrire n'est plus exigée pour le vote* Mais , au dire des gens 
pratiques, le vice radical de la Constitution orientale, c'est 
la règle d'incompatibilité absolue qu'elle proclame entre le 
mandat législatif et toute espèce de fonctions émanant du 
pouvoir exécutif. Il y a beaucoup] d'ambitions toujours en 
éveil dans l'État oriental, mais l'esprit et la science des af- 
faires y manquent presque absolument , de telle sorte que si 
le petit nombre d'individus aptes à l'administration et à la 
politique siègent dans Tune ou Pautre des deux Chambres , 
il n'en reste plus pour assister le président de leurs conseils, 
et réciproquement. 



452 LE BRÉSIL. 

tion mensuelle de 60,000 piastres, les coffres de ce 
malheureux pays, vrai tonneau des Danaïdes, qui 
eût englouti , hélas! bien d'autres sommes, tant sont 
affamés ses créanciers de toutes sortes. Ces sacrifices 
pécuniaires, auxquels il a bien fallu mettre un 
terme, ont atteint le chiffre énorme de 10 millions 
de francs , et n'ont absolument abouti à rien : F en- 
voi des troupes auxiliaires a servi au moins à don- 
ner à la ville de Montevideo une sécurité d'une an- 
née et à lui faire voir quelle prospérité l'attend , si 
elle se résignait à prendre un peu de goût à l'ordre. 
Mais c'est trop exiger sans doute de ce turbulent 
pays : malgré la présence de la division brésilienne, 
un nouveau changement à vue s'est accompli au « 
mois d'août dernier. Le président Florès a été ren- 
versé, un peu par son fait et sa faute, car, pour se 
préparer une réélection illégale, il avait tenté une 
de ces entreprises dans lesquelles on ne doit pas 
échouer : il avait ouvertement violé la Constitution, 
en imposant à la presse la censure préventive. La 
force brésilienne ne pouvait suivre Florès sur ce ter- 
rain , puisque sa mission était de protéger le gouver- 
nement légal : elle est demeurée neutre , se bornant 
à maintenir la tranquillité dans la ville, de telle 
sorte que la révolution a pu se faire sans effusion de 
sang. Depuis lors, il y a eu une sorte de trêve entre 
les partis : Florès s'est démis de ses fonctions, et, 
d'un commun accord, le président du Sénat, Bus- 



CHAPITRE QUATRIÈME. 453 

tamente, a été appelé à occuper provisoirement le 
poste de président de la République. Toujours heu- 
reux d'échapper à l'anarchie qu'ils provoquent sans 
cesse, les habitants de Montevideo ont accueilli 
avec enthousiasme cet arrangement; mais au mois 
de mars prochain (en supposant que la paix inté- 
rieure dure jusque-là, ce qui est toujours douteux) 
tout sera à recommencer, car le mois de mars est 
l'époque où doit être élu le président définitif, et 
cette élection est pour Montevideo l'éternelle pierre 
d'achoppement. Florès, qui jouit d'une certaine po- 
pularité dans la campagne, repoussera-t-il la candi- 
dature illégale que ses amis lui préparent? C'est ce 
qui n'est nullement sûr, et l'avenir de ce triste État, 
où le désintéressement politique est inconnu , de- 
meure fort sombre. 

Avec ses allures loyales et discrètes, le gouverne- 
ment du Brésil ne pouvait chercher un rôle qui eût 
été inévitablement calomnié, au milieu des partis 
qui déchirent l'État oriental. Il avait fait tout ce qui 
dépendait de lui pour assurer la paix au sein de la 
République, et si les factions qui s'entre-cboquaient 
ne rendaient pas à ses intentions la justice qui leur 
est due , elles s'accordaient à proclamer les grands 
services rendus par les troupes auxiliaires et la par- 
faite discipline qu'elles avaient constamment gar- 
dée. Mais puisque les sacrifices faits par le Brésil 
n avaient pas atteint le but qu'il s'était proposé, puis- 



154 LE BRÉSIL. 

que les bons conseils qu'il avait donnés n'étaient 
pas suivis, puisqu'en pacifiant les rues il n'avait pu 
réussir à pacifier les âmes , et qu'un système de dé- 
nigrement furibond s'attaquait à ses vues, ne pou- 
vant s'attaquer à ses actes, le gouvernement impé- 
rial n'a pas hésité à prescrire le rappel de ses troupes. 
L'ancien ministre des affaires étrangères, M. le vi- 
comte d'Abaeti, a été envoyé à Montevideo pour 
notifier au gouvernement oriental cette décision de 
l'Empereur. L'évacuation de la division auxiliaire 
sur la frontière brésilienne a dû être terminée le 
15 décembre. L'attitude d'abstention et d'observa- 
tion prise par le Brésil mettra fin aux calomnieuses 
inventions des partis, et elle suffira à sauvegarder 
l'Empire contre les périls et les maux auxquels l'ont 
exposé, en d'autres temps, les désordres de l'État 
oriental 

Au Paraguay, la sécurité du pays n'a pas été trou- 
blée : le docteur Francia, mort dans la plénitude de 
son pouvoir après quarante ans de dictature non 
contestée , a fait à ses successeurs un lit où ils peu- 
vent dormir tranquilles. Il n'y a donc eu dans ce 
pays façonné de très-longue date à la discipline (car 
avant son terrible dictateur, il avait eu le gouverne- 
ment théocratique des jésuites) ni révolution ni 
agitation d'aucune espèce. Mais si le préskient Lo- 
pès n'a été gêné par aucune pression intérieure dans 
le développement de sa politique, il semble avoir 



CHAPITRE QUATRIÈME. 455 

pris à tâche de se créer des embarras extérieurs par 
sa conduite vis-à-vis du Brésil. 

C était surtout au Paraguay qu'avaient profité fat 
coalition contre Rosas et la chute du dictateur. Lo- 
pèssavait fort bien que de tous les ennemis de Rosas, 
il était le plus gravement et le plus immédiatement 
menacé. Le Brésil ne craignait qu'un trouble; le 
Paraguay craignait pour son existence même comme 
État indépendant. Rosas voulait envahir le Paraguay 
et l'incorporer dans la Confédération Argentine. Lui 
qui laissait volontiers ses plans dans l'ombre, ne dis- 
simulait pas celui-là , et la dernière fois qu'il réunit 
sa Chambre des représentants , ce fut pour se faire 
donner un blanc-seing qui l'autorisait à agir comme 
il l'entendrait contre le Paraguay. Sans l'énergique 
action du Brésil, Lopès et sa République étaient 
perdus, car la lutte était par trop inégale. La vic- 
toire de Monte-Cacerès avait donc sauvé Lopès d'un 
péril imminent , et ce qui est digne de remarque , 
c'est que ce résultat capital avait été obtenu sans 
effort aucun de la part du Paraguay, car les troupes 
de Lopès n'étaient pas en ligne à Monte-Cacerès, et 
n'étaient pas même sorties du territoire paraguayen. 
Le Paraguay devait donc tout, même son existence, 
à l'initiative et aux sacrifices du gouvernement im- 
périal. Voici comment il lui a témoigné sa recon- 
naissance. 

En vertu du traité qui consacrait en principe le 



456 LE BRÉSIL. 

droit de navigation et de commerce pour le pa- 
villon brésilien sur les eaux du Rio Paraguay, 
traité éminemment profitable à la République para- 
guayenne, car il lui ouvrait aussi le passage du 
Rio Parana que Rosas lui tenait obstinément fermé; 
en vertu , dis-je , de ces stipulations et pour en ré- 
gulariser la pratique , le plénipotentiaire brésilien à 
l'Assomption, M. Léal, reçut l'ordre de s'enten- 
dre avec le gouvernement de Lopès et de faire en 
même temps un règlement de limites entre les deux 
Etats. 

Dès le début des négociations, le mauvais vouloir 
de Lopès se manifesta de la façon la plus claire. 
Sans qu'il osât tout d'abord décliner les consé- 
quences du traité de navigation et de commerce , il 
s'attacha à hérisser de difficultés la question des li- 
mites : il fit une proposition d'une sauvagerie in- 
croyable ; il demanda qu'un territoire d'environ 
vingt lieues carrées, appartenant de temps immémo- 
rial au Brésil et situé entre le Rio Branco et le Rio 
Apa, fût neutralisé, c'est-à-dire déclaré à jamais 
inhabitable. L'envoyé brésilien repoussa péremptoi- 
rement cette proposition , bien digne de l'héritier 
de Francia , non pas seulement parce qu'elle violait 
les droits du Brésil , mais parce qu'elle blessait pro- 
fondément sa politique civilisatrice. Dès lors les 
mauvais procédés s'accumulèrent contre lui , et un 
beau jour les relations diplomatiques furent rom- 



CHAPITRE QUATRIÈME. 157 

pues par Lopès, qui congédia M. Léal par un brû- 
lai envoi de passe-ports. 

Ces actes inqualifiables exigeaient une réparation, 
et la dignité du Brésil l'obligeait à la réclamer par 
des moyens énergiques. Une escadre nombreuse , 
qui comptait , outre ses navires à voiles, une dizaine 
de bateaux à vapeur, fut envoyée dans les eaux de 
la Plata, sous les ordres du commandant Pedro 
Ferreira de Oliveira, chargé de pleins pouvoirs pour 
terminer les différends du gouvernement impérial 
avec le président Lopès. Les détails de cette affaire 
toute récente sont connus du public européen : ce 
n'était pas la guerre que l'escadre brésilienne appor- 
tait au Paraguay, et les forces dont disposait le né* 
gociateur n'avaient d'autre but que d'imposer au 
président Lopès le respect du droit des nations 
qu'il avait si étrangement méconnu. L'escadre de- 
meura à l'ancre à l'entrée des eaux du Paraguay, le 
commandant Ferreira remonta seul le fleuve sur un 
vapeur brésilien. Arrivé à l'Assomption , il fut im- 
médiatement reçu , en grande pompe , par le prési- 
dent Lopès, qui n'hésita pas à exprimer sur-le-champ 
ses regrets de l'insulte faite au ministre Léal , et à 
donner au pavillon impérial les réparations publi- 
ques qui lui étaient dues. 

La question de dignité était vidée; restaient à 
régler les questions d'affaires. Un négociateur, le 
général Solano Lopès * fut nommé pour s'aboucher 



458 LE BRÉSIL. 

avec le plénipotentiaire brésilien. Une convention 
intervint qui ajournait la question des limites f en 
réglant la question de navigation et de commerce ; 
mais il fut stipulé que si dans le délai de huit 
mois l'affaire des limites n'était pas. terminée, le 
traité devait être considéré comme non avenu. 

Ces arrangements n'ont pas été ratifiés, par le 
gouvernement impérial, qui n'a pas voulu subor- 
donner au règlement toujours incertain de la ques- 
tion des limites l'exercice du droit qui appartient 
à son pavillon de naviguer sur le Rio-Paraguay. Le 
plénipotentiaire a été rappelé comme ayant outre- 
passé son mandat. Le différend en est là au mo- 
ment où j'écris : l'escadre brésilienne n'a pas quitté 
la Plata, mais il y a lieu de croire que la discussion 
a été renouée, puisque dans son discours de clôture 
des Chambres, prononcé le 4 septembre, l'Empe- 
reur a exprimé l'espoir de voir arriver bientôt à 
une solution le différend avec la République du 
Paraguay \ 

Ces questions de règlement de limites sont la 
grandeaffaire du gouvernement du Brésil, qui n'épar- 
gne ni soins ni peines pour les amener à solution» 
Il semble tout d'abord qu'aucun obstacle sérieux 
ne devrait entraver des négociations de ce genre ; 



1 En effet, les dernières nouvelles annoncent que la né- 
gociation va être reprise à Rio Janeiro,, 



CHAPITRE QUATRIÈME. 159 

car ce n'est pas la terre qui manque dans l'Améri- 
que du Sud, et d'ailleurs tes terrains en litige entre 
les États limitrophes sont ou complètement déserts , 
ou parcourus seulement par quelques hordes sau- 
vages. Cependant l'amour- propre s'en mêle , les 
vieilles rivalités non encore éteintes entre les deux 
races espagnole et portugaise suscitent mille diffi- 
cultés, et malgré la persévérance exemplaire du 
gouvernement impérial, les négociations traînent 
démesurément en longueur. Je lis, par exemple, 
dans le rapport présenté aux Cbambres cette aimée 
par le ministre des affaires étrangères , qu'on né- 
gocie avec la République de Venezuela, sur les 
limites, depuis 1841. 11 est vrai de dire que presque 
toujours les pourparlers sont interrompus par quel- 
que révolution qui vient renverser le gouverne- 
ment de ces Républiques, et que c'est une œuvre de 
Pénélope éternellement à recommencer. Cette in- 
terruption accidentelle s'est produite à plusieurs 
reprises non-seulement pour Venezuela, mais pour 
l'Equateur et pour la Nouvelle-Grenade. En somme, 
voici l'état présent des choses : la question des 
limites est réglée avec le Pérou; elle est en voie de 
solution au moyen d'un traité préliminaire qui en 
précise les bases avec la République de l'Uruguay ; 
elle est résolue avec Venezuela, mais la convention 
souscrite par le gouvernement de cette République, 
approuvée par le sénat , n'a pas encore été ratifiée 



160 LE BRÉSIL, 

par la Chambre des représentants; elle est l'objet 
d'une négociation qui se suit à Paris, en ce qui 
concerne la Guyane française : rien n'est fait en- 
core avec la Nouvelle-Grenade, l'Equateur, le Para- 
guay, la Bolivie, mais partout les négociations se 
suivent ou sont en voie de se renouer. 

Si le gouvernement impérial ne peut toujours 
vaincre les difficultés que. lui oppose la force des 
choses, il doit pourtant arriver à son but, car il a 
l'esprit de suite et la patience que donnent les insti- 
tutions monarchiques. De plus, dans ces débats si 
complexes et si pleins d'obscurité, il apporte avec 
ses sentiments habituels de modération et de jus- 
tice une règle fixe qui doit en définitive prévaloir , 
c'est la règle de la possession , le principe uti pos- 
sidetis , seul moyen d'arriver à des solutions prati- 
ques quand il s'agit de lieux où les investigations 
de la science n'ont pas pénétré, et dont les latitudes 
mêmes, déterminées par les cartes, fourmillent de 
grossières inexactitudes. 

Sur ce point, un éclatant témoignage vient d'être 
rendu au Brésil. Un de ses jeunes et intelligents di- 
plomates, M. le commandeur Miguel Maria Lisboa, 
neveu du ministre du Brésil à Paris, à la suite de 
laborieuses négociations avec les Républiques de 
l'Amérique centrale, avait eu l'heureuse et loyale 
pensée de soumettre au jugement si compétent du 
baron dô Humboldt la convention de limites qu'il 



CHAPITRE QUATRIÈME. 164 

avait conclue avec Venezuela» Voici un extrait de la 
réponse de l'illustre savant : 

« J'approuve beaucoup, monsieur, la sagesse avec 
» laquelle, dans votre négociation, vous n'avez (avec 
» les intentions les plus conciliatrices) pas insisté 
» sur des agrandissements de territoire, et vous 
» avez adopté , pour sortir des longues incertitudes 
» qui naissent des vagues expressions du traité du 
» 11 octobre 1777, le principe de Yuti possidetis de 
» 1810. Vous avez très-bien senti que ce qu'il y a 
yy de plus important pour faire sortir ces sauvages 
» contrées de leur état d'isolement et d'abandon 
» industriel,- c'est d'apaiser les antipathies natio- 
» nales et de profiter par une iibrç navigation de 
» cet admirable entrelacement de rivières qui , 
» comme un don de la Providence , a été accordé 
» assez inutilement jusqu'ici aux peuples de l'Amé- 
5> rique du Sud. 

» C'est sur ce point de vue que , de retour de 
» l'expédition de l'Orénoque, en 1800, j'ai tâché de 
» fixer l'attention du gouvernement espagnol dans 
5) un rapport que j'ai adressé au ministre des affaires 
» étrangères d'alors, le chevalier d'Urquijo. Je disais 
» alors : Ce qu'il serait plus digne d'obtenir au 
» moyen de concessions mutuelles, ce serait une 
» liberté entière et réciproque de commerce pour 
» ces majestueuses rivières de l'Orénoque , du Cas- 

41 



462 LB BRÉSIL. 

» siquiare, du Rio Negr©, du Guaiania et du Ma- 
» ranhon. Rien ne serait plus propre à développer 
» la prospérité par la culture des terres dans ces 
» pays si désolés; rien ne serait plus propre à dimi- 
r> nuer la triste et déraisonnable antipathie qui existe 
» malheureusement entre deux nations limitrophes. » 

M. de Humboldt , dans cette appréciation si sensée 
et si flatteuse pour le Brésil , fait marcher de front 
les questions de limites , de navigation et de com- 
merce, qui , en effet, se touchent par tant de points 
qu'elles se confondent. Telle a été aussi la façon de 
voir et d'agir de la diplomatie Brésilienne; et par- 
tout où elle a demandé un règlement de limites , 
elle a apporté en même temps les bases d'une con- 
vention destinée à régler la liberté de navigation et 
de commerce. Ces négociations n'ont pas encore 
abouti partout , et elles demeurent à peu près dans 
le même état que l'affaire des limites. Mais, à côté 
de ce travail diplomatique qui se poursuit paisible- 
ment entre le Brésil et les États qui l'avoisinent, il 
a surgi une sorte d'intervention étrangère qui a fort 
préoccupé l'Amérique et qui vaut qu'on s'y arrête, 
car les destinées futures du continent sud-américain 
sont peut-être engagées tout entières dans ce débat. 

Le principal débouché de l'intérieur du Brésil 
sur l'Océan, c'est le magnifique fleuve de l'Amazone, 
dont les deux rives dû cours inférieur traversent le 



CHAPITRE QUATRIÈME. 463 

territoire de l'Empire sur une étendue de près de 
cinq cents lieues. Fidèle aux tendances libérales de 
sa politique, le gouvernement du Brésil a voulu 
faire jouir les États voisins des bienfaits de la navi- 
gation de cet immense cours d'eau. Il a conclu avec 
le Pérou , qui possède quatre-vingts lieues naviga- 
bles du fleuve, un traité qui déclare libre pour les 
deux peuples la navigation de l'Amazone ; il a offert 
aux divers États qui possèdent des affluents naviga- 
bles du grand fleuve, à Venezuela, à la Nouvelle- 
Grenade, à l'Equateur, à la Bolivie, des traités pa- 
reils qui consacrent la même réciprocité de droits. 
Mais pendant que les gouvernements de l'Amérique 
du Sud réglaient ainsi au mieux de leurs intérêts des 
affaires qui les concernent , l'esprit envahisseur des 
Américains du Nord s'est éveillé , couvant la pensée 
de mettre la main sur l'Amazone et sur son riche 
bassin. 

Voici ce qui s'est passé : Un des hommes les plus 
entreprenants et les moins scrupuleux de l'Union 
américaine , appartenant au département de la ma- 
rine en qualité de surintendant de l'Observatoire 
national, le lieutenant Maury, obtint, en 1853, du 
gouvernement de Washington qu'une double ex- 
ploration de l'Amazone et de ses affluents serait 
faite par deux agents de FUnion ! . 

1 remprunte ces détails à une série d'articles publiés dans 
le journal de Rio, le Corréïo mercantil, et signés du nom de 

44. 



464 LE BRÉSIL. 

Tous les deux partirent du Pérou, mais pour 
prendre bientôt deux directions différentes: l'un, 
Herndon, suivit le cours du Huelaga, pour atteindre 
les eaux supérieures de l'Amazone , qu il descendit 
jusqu'à son embouchure ; l'autre , Gibbon , traversa 
la Bolivie, atteignit la principale rivière de cet État, 
le Madeira, qu'il explora dans toute son étendue, 
et aboutit à l'Amazone dans les environs de la ville 
brésilienne de Barra. Leur voyage terminé, les deux 
explorateurs se hâtèrent de revenir à Washington 
pour mettre le promoteur de leur expédition, le 
lieutenant Maury, en possession des documents qu'ils 
avaient, recueillis, en se. réservant toutefois une pe- 
tite portion de leurs découvertes , pour avoir leur 
part dans le retentissement et les bénéfices de l'af- 
faire. 

Le lieutenant Maury s'empressa de mettre à profit 
des matériaux merveilleusement appropriés à l'œuvre 
d'envahissement qu'il inéditait. Il publia sous ce 
titre: Lï Amazone et les côtes atlantiques de F Amérique 
méridionale , une brochure qui portait l'attache offi- 
cielle par ordre du Congrès, et qui fut répandue par 

mon excellent et docte ami, le commandeur Pereira da Silva. 
Je regrette fort que mon travail trop avancé De me permette 
pas d'user encore une fois du droit qu'il me donne de m'enri- 
chir de ses dépouilles, en profitant amplement des articles 
dont il vient de commencer la publication dans un autre 
journal de Rio, le Comtrcio, sur l'ouvrage de M* dePonthoz. 



CHAPITRE QUATRIÈME. 465 

milliers d'exemplaires sur tous les points de l'Union ; 
brochure où l'exagération fabuleuse des faits le dis- 
putait à l'extravagante audace des théories qui sem- 
blaient prendre à tâche d'asseoir sur les débris de 
toutes les notions de justice et de droit des gens un 
droit tout nouveau à l'usage du peuple américain. 

La presse des États-Unis s'enflamma au récit des 
merveilles racontées par les deux lieutenants explo- 
rateurs, et aux perspectives dorées qu'on ouvrait anx 
appétits de lucre, si développés aujourd'hui dans la 
patrie de l'austère Washington. Comment, en effet, 
n'être pas séduit par des descriptions comme celle-ci, 
par exemple, qui semble dérobée aux plus éblouis- 
sants des contes arabes : « Cuyaba , dit le lieutenant 
» Herndon , est au centre de la région aurifère de 
» ce pays superbe. On y trouve de l'or en veine , 
» entre les pierres, dans les fonds des ruisseaux et en 
v petits grains à fleur de terre : à la suite de chaque 
» pluie, les esclaves et les petits enfants courent le 
» ramasser dans les boues des rues de la ville. Dans 
» la région diamantine, il est certain qu'on trouve 
» des diamants mêlés à la terre, comme on trouve 
» l'or dans les excavations de Californie. Selon Cas- 
» telnau, un homme, en voulant ficher un pieu en 
» terre, trouva un diamant de neuf carats. Quel- 
» quefois on trouve des diamants dans le gésier des 
» petits oiseaux. » 

Quel pays que celui-là ! et comme de tels tableaux 



466 LE BRÉSIL. 

étaient bien de nature à provoquer les convoitises 
Yankees, qui ne s'inquiétaient guère de rechercher 
si on ne surfaisait pas leur âpre crédulité! Le Brésil 
est un magnifique pays, sans doute : les forêts 
.vierges de Matto-Grosso, sans parler de celles du 
Maranham et de tant d'autres, renferment très-cer- 
tainement des mines d'or qui , tôt ou tard, devront 
être exploitées. Il y a dans plusieurs provinces des 
terrains à diamants très-fouillés déjà et qui n'ont 
pas donné toutes leurs richesses, même après Y Étoile 
du Sud, si admirée à notre Exposition universelle. 
Mais, depuis le Candide de Voltaire, on n'a pas en- 
core revu cet Eldorado où les enfants jouent dans 
les rues avec des disques d'or, et il faut remonter 
aux Mille et une Nuits du bon abbé Galland pour 
trouver des diamants dans le ventre des poissons et 
des petits oiseaux. 

Mais les Yankees n'y regardent pas de si près , et 
l'opinion populaire prit sur-le-champ fait et cause 
pour les récits et les plans du lieutenant Maury et 
de ses acolytes. L'opinion a, aux États-Unis, des 
moyens de manifestation tout-puissants, et le gou- 
vernement, quand elle s'est prononcée, est bien peu 
de chose en face d'elle. 

Les partisans du lieutenant Maury organisèrent 
une démonstration imposante pour forcer la main 
aux autorités fédérales, qui peut-être bien ne de- 
mandaient pas mieux que d'être dégagées de leurs 



CHAPITRE QUATRIÈME. 467 

scrupules par la pression populaire. Une convention 
se réunit à Memphis dans les derniers jours de 
1853. La libre navigation de l'Amazone y fut mise 
à l'ordre du jour et débattue. Il fut décidé : 

1° Que la libre navigation de F Amazone était une 
des plus importantes questions du siècle, et que tous 
les efforts des hommes d'État américains devaient 
tendre à la faire aboutir ; 

2° Que, dans cette pensée, le lieutenant Maury 
demeurait chargé d appeler, au nom de la conven- 
tion . l'attention du gouvernement sur cet objet en 
lui faisant connaître l'importance et l'urgence de 
faire ouvrir ce fleuve aux relations commerciales 
par la vapeur ou par tout autre véhicule , non-seu- 
lement à son embouchure , mais sur toute l'étendue 
de son parcours , avec tous les habitants des bords 
de l'Amazone et de ses tributaires; 

3° Que les membres de la convention de Memphis 
déclarent qu'ils aiment la paix et qu'ils tiennent en 
très-grande valeur les relations d'amitié qui ont tou- 
jours existé entre les États-Unis et le Brésil; qu'ils 
tiennent pour essentiel de les conserver ; et consé- 
quemment, pour quelles continuent, ils ne de- 
mandent rien de plus au congrès et au gouverne- 
ment que d'assurer la navigation de l'Amazone avec 
l'amiable consentement du Brésil, — consentement 

AMIABLE, SI FAIRE SE PEUT, — FORCÉ, SI CELA EST 
NÉCESSAIRE. 



46* LE BRÉSIL. 

C'est ainsi que procède, à ce qu'il paraît, la dé^ 
mocratie américaine, bien dégénérée assurément et 
bien oublieuse des principes proclamés par ses glo-* 
rieux fondateurs. Et l'on s'étonne que d ardentes 
sympathies pour la cause russe éclatent aux Etats- 
Unis , à ce point qu'on ait tenté d'y armer de faux 
corsaires, de vrais pirates, pour courir sus aux bâti" 
ments français et anglais! Rapprochement étrange! 
On parlait dernièrement' d'un navire suspect de 
crime de piraterie qu'on venait d'arrêter dans un 
port américain, et ce navire avait pour nom LE 
Maury! 

Rien de plus naturel d'ailleurs et de plus facile à 
expliquer que ces sympathies. Si les formes des 
deux gouvernements sont différentes , leur visée est 
la même, c'est l'usurpation du bien d'autrui; leurs 
moyens d'action sont les mêmes, c'est l'abus de la 
force fondé sur le plus souverain mépris du droit. 
En y regardant de près, on retrouverait encore le 
même despotisme, ici d'un homme, là des masses, 
mais, des deux parts, sans responsabilité et sans 
frein. 

Le gouvernement était donc sommé par la con- 
vention de Memphis de donner satisfaction à la 
volonté populaire qui exigeait la liberté du fleuve 
des Amazones. Ses tendances secrètes le » dispo- 
saient à remplir ce mandat, qu'il avait peut*être 
un peu provoqué. Mais comment s'y prendre? 



CHAPITRE QUATRIÈME. 469 

S'adresser tout d'abord au gouvernement du Brésil, 
c'était par trop brutal, après les insolentes mena-' 
ces des conventionnels de Memphis et l'aveu ef- 
fronté de leurs plans d'envahissement. La diplo- 
matie américaine prit un biais j elle fit un peu 
•comme le bonhomme des Femmes savantes, qui 
adresse à sa sœur les griefs qu'il n'ose encore diriger 
Contre sa femme; elle prit le Pérou à partie, Le 
gouvernement du Brésil avait conclu avec le Pérou 
\\n traité qui donnait à la marine péruvienne le 
droit de naviguer dans les eaux brésiliennes de 
l'Amazone, en même temps qu'il ouvrait aux na- 
vires de l'Empire les eaux supérieures qui appar- 
tiennent au Pérou. D'un autre côté , par une con- 
vention du 26 juillet 1851, les États-Unis avaient 
obtenu du Pérou d'être traités sur le pied de la 
nation la plus favorisée , et l'agent nord-américain 
à Lima prétendait, en combinant ces deux con- 
ventions, qu'elles ouvraient de plein droit aux na- 
vires des États-Unis l'entrée des eaux de l'Amazone ,* 
dont le libre usage avait été concédé au Brésil. 

Dans $a réponse à la note où ces prétentions 
étaient développées , le ministre des affaires étran* 
gères du Pérou faisait observer que le traité avec le 
Brésil était bilatéral, que le Pérou concédait un 
droit, mais qu'il obtenait par réciprocité un droit 
analogue, et que rien de pareil ne pouvait exister 
entre le Pérou et les États-Unis ; il ajoutait que la 



470 LE BRÉSIL. 

navigation d'un fleuve appartenant à des maîtres 
communs constituait une servitude active et passive 
en même temps, et que celait là un droit qui ne 
pouvait se transmettre à un tiers par la volonté 
exclusive d'un des contractants; enfin il déclarait 
que les deux gouvernements du Brésil et du Pérou 
faisaient en ce moment, à frais communs, un essai 
de navigation sur l'Amazone , affaire dans laquelle 
des tiers n'avaient rien à voir ; que le Pérou regar- 
dait d'ailleurs l'ouverture du fleuve comme con- 
traire à ses intérêts; que plusieurs de ses tributaires 
ne sont pas encore explorés; que le gouvernement 
n'est pas encore fixé sur les points d'escale; que le 
commerce dans ces parages se limite à de simples 
échanges entre les sauvages et les peuples voisins 
et qu'il est de toute nécessité d'établir d'abord l'or- 
dre et la régularité dans ces régions solitaires, à 
l'effet de garantir efficacement la vie et la for- 
tune des populations étrangères qui viendraient s'y 
fixer. 

Je n'insiste pas sur les détails de cette négociation, 
qui échoua au Pérou, et qui, portée quelques mois 
après à Rio, vint y avorter misérablement Mais 
pour donner au lecteur une idée parfaite de la po- 
litique du Brésil relativement à l'ouverture de 
l'Amazone, je citerai en entier un document où 
cette politique est très-nettement résumée; c'est le 
mémorandum suivant, adressé le 13 septembre 1854 



CHAPITRE QUATRIÈME. 471 

par le gouvernement impérial au chargé d'affaires 
des États-Unis , M. Trousdale : 

« Le gouvernement de Sa Majesté l'Empereur, en 
» ce qui touche l'invitation du gouvernement des 
» États-Unis de conclure aivec le Brésil un traité 
» d'amitié, de commerce et de navigation, persiste 
» dans l'opinion qu'il a exprimée dans la note 
» adressée par lui à M. David Tod, le 22 avril 1851. 

» Dans l'état où se trouve l'industrie du Brésil, en- 
» core peu développée, le gouvernement croit que 
» la conclusion de traités semblables ne convient 
» pas , quant à présent , aux intérêts du pays, et son 
» refus se fonde sur un système qui, étant adopté 
» vis-à-vis de toutes les nations, ne pourrait être 
* maintenu , si on faisait une exception. 

» Le gouvernement ne méconnaît pas l'impor- 
» tance du commerce du Brésil avec les États-Unis 
» et la consommation considérable qu'ils font d'un 
» de ses principaux produits, le café, qui y est im- 
» porté libre de droits. Il est pleinement convaincu 
» des avantages qui résultent pour le Brésil d'un 
» plus grand développement de ce commerce; il est 
» disposé à faciliter ce développement par tous les 
» moyens en son pouvoir, autres que des traités ; 
» cet objet sera pris en considération dans le tarif 
» dont la réforme a été confiée à l'étude du Conseil 
» d'État. 



m LE BRÉSIL. 

» Pour ce qui touche à la prétention à la libre 
» navigation de l'Amazone, objet que M. TroUs-* 
» dale déclare intéresser les citoyens des États-Unis, 
» le gouvernement impérial nef peut accorder le 
r> principe et la doctrine sur lesquels on prétend 
» fonder cette réclamation, en assimilant i'Ama- 
» zone à l'Océan. Le gouvernement impérial estime 
» que cette doctrine , d'ailleurs nouvelle et présen- 
y) tée pour la première fois , est repoussée par les 
» principes du droit public et des gens, et ne peut 
» prévaloir à moins qu'on ne substitue aux prin- 
» cipes du droit et de la justice la règle de l'intérêt 
» et le droit de la force. 

» Les États-Unis ne se sont jamais autorisés de ce 
» droit dans les questions qu'ils ont débattues avec 
» l'Espagne et l'Angleterre sur la navigation du 
* Mississipi et* du Saint -Laurent. Les États-Unis 
» avaient cependant alors cette circonstance en leur 
» faveur qu'ils étaient riverains, et la portion du 
» fleuve que possède l'Angleterre à l'embouchure 
» du Saint-Laurent, ainsi que celle qui appartenait 
» à l'Espagne à l'embouchure du Mississipi,' sont 
» beaucoup moindres que la portion de l'Amazone 
» qui appartient au Brésil avec son embouchure. 

n Le gouvernement impérial est fermement con- 
» Taincu qu'on ne peut assimiler à l'Océan un 
» fleuve dont lé Brésil possède les deux rives sur 
» une vaste étendue de quatre cent quatre-vingts 



CHAPITRE QUATRIÈME. 473 

» lieues, depuis l'embouchure jusqu'à Tahatinga, 
» limite de l'Empire. Bien que l'Amazone soit en 
9 divers points assez large , il a cependant des passes 
» étroites % où un fort peut empêcher le passage et 
» où on ne peut naviguer sans faire fréquemment 
» usage de ses rives. 

» Le Brésil possède les deux tiers de son étendue 
» navigable : il a, à l'entrée, les forteresses de Ma- 
il capâ et de Garupâ, et plus haut, celles de Mazar- 
-r> gao, Duas Barras, Silo-José de Rio Iça et de Ta- 
» batinga, et sur les deux rives, des villes, des 
* bourgs, des centres de population. Le Brésil pos- 
» sède donc sur l'Amazone tout ce qui , selon les 
» principes reçus, sert à prouver la souveraineté 
9 sur les eaux de cette rivière. 

» L'Océan sert de voie de communication à 
7> toutes les nations du globe, et sa navigation est 
« indispensable à beaucoup d'entre elles , qui , po- 
» puleuses et puissantes comme elles sont , ne pour* 
» raient subsister sans le commerce étendu auquel 
« elles se livrent. 

y) L'Amazone ne se trouve pas dans les mêmes 
v conditions. Bien que son immense vallée, quand 
j> elle sera convenablement peuplée , puisse donner 
» un vaste aliment au commerce des nations, elle 
» est, quant à présent, presque entièrement dé- 
-» serte : sa navigation n'est donc nullement indis- 
-» pensable, et même, dans l'état actuel, elle ne 



474 LE BRÉSIL. 

» peut avoir ni intérêt ni avantage pour les nation» 
» qui ne sont pas riveraines. 

» La grande portion du bassin de l'Amazone qui 
» appartient au Brésil contient deux provinces , 
» celle du Para à l'embouchure et celle de l'Ama* 
» zone dans l'intérieur. Pour le commerce de la 
9 province de Para, le port de Belein suffit, et il 
» est ouvert à toutes les nations étrangères. La po- 
» pulation de la province de r Amazone n'excède pas 
9 trente mille âmes : presque entièrement compo- 
» sée d'indigènes , elle consomme très-peu de pro- 
» duits de l'industrie étrangère, et elle n'éprouve 
» pas le besoin d'un commerce direct avec les na- 
» tions qui exportent ces produits. Il y a moins de 
» population encore dans le département de May- 
n nas, appartenant au Pérou, qui occupe la partie 
» supérieure du fleuve. 

9 La population de cette République, que peut 
» alimenter le commerce étranger, est séparée de la 
» vallée de l'Amazone par les Andes , et le chemin 
» naturel pour leurs approvisionnements , dans le 
v présent comme dans l'avenir, sera toujours l'o- 
9 céan Pacifique. Les territoires occupés par les Ré- 
9 publiques de Venezuela , de la Nouvelle-Grenade 
9 et de l'Equateur sur les affluents se jetant dans 
9 l'Amazone n'ont presque aucune population. Les 
» centres des principales villes et populations de ces 
9 Républiques ne pourront jamais être avantageuse*- 



CHAPITRE QUATRIÈME. 475 

» ment alimentés par la navigation de l'Amazone. 
» Ainsi, le fleuve fùt-il ouvert au commerce du 
» monde , toutes ces Républiques continueraient à 
9 être exclusivement desservies par la navigation de 
» l'Atlantique et du Pacifique. 

» En outre , les affluents de l'Amazone qui tra~ 
» versent ces territoires et qui peuvent servir à la 
» navigation ne portent et ne porteront jamais que 
» des embarcations de faible tonnage, incapables de 
i> navigation sur l'Océan, et beaucoup de ces af- 
» fluents ne peuvent être rendus navigables qu'à 
» l'aide de nombreux travaux hydrauliques qui de- 
» vront améliorer leur cours. Toutes ces circon- 
» stances démontrent que , dans l'état de choses ac- 
» tuel , il n'existe pas un grand intérêt , ni pour les 
» États-Unis, ni pour aucune autre nation, qui 
» puisse servir de prétexte à la prétention immé- 
» diate de naviguer sur l'Amazone. 

» Il n'est pas dans l'intention du gouvernement 
» impérial de garder l'Amazone fermée pour tou- 
» jours au transit et au commerce étranger; mais 
» son ouverture ne lui paraît pas encore opportune. 
» C'est une question grave , qui doit être résolue 
» sans précipitation et avec les précautions et les 
» garanties que son importance exige. 

v Dans le but d'étudier pratiquement cet objet , 
» à l'égard d'un fleuve dont les rives sont en grande 
» partie désertes, et où sont inapplicables les règles 



m LB BRÉSIL. 

y> et les mesures prises en Europe au sujet de fleuves 
» dont les bords sont peuplés depuis des siècles , le 
7) Brésil a conclu avec le Pérou le 23 octobre 1851 
» un traité de commerce et de navigation fluviale. 
» Ce traité , qui doit durer six ans , n'a pas encore 
» deux années d'exécution. 

3) Ce fut le fait de l'initiative spontanée du gdu- 
» vernemçnt impérial , qui. aurait conclu des traités 
» semblables avec les autres Républiques qui peu- 
i» vent tirer avantage de la navigation des Àma- 
» zones , si elles se fussent montrées désireuses de 
» l'obtenir, et si elles fussent arrivées à s'accouder 
» sur les conventions qui devaient procéder cette 
» concession de la part du Brésil. - - 

r> Dans le même but d'étudier pratiquement la 
» question et aussi de développer la colonisation et 
» le commerce sur les rives désertes de l'Amazone, 
» le gouvernement impérial a introduit dans ses 
» eaux la navigation à vapeur, en subventionnant 
» à cet effet une compagnie brésilienne, à laquelle il 
» a concédé le privilège exclusif de la navigation de 
» l'Amazone pendant trente années. Bien que cette 
y> durée ne parût pas excessive pour une telle étude 
» et pour le développement du commerce national, 
» cependant le gouvernement impérial , désireux 
» de rester libre d'ouvrir l'Amazone au commerce 
» du monde dans un plus court délai , et quand it 
» s'y jugerait préparé , a obtenu de la compagnie 



CHAPITRE QUATRIÈME. 177 

9 l'abandon de son privilège, moyennant une aug- 
» mentation considérable de subvention. 

9 Le moment venu , et le gouvernement impé- 
9 rial se réserve exclusivement d'en apprécier l'op- 
9 portunité, il est décidé à ne concéder à aucune 
9 nation la navigation de l'Amazone dans la por- 
9 tion où le Brésil possède deux rives, si ce n'est au 
9 moyen de conventions qui consacrent son droit 
9 de propriété et qui le garantissent de la contre- 
9 bande, en pourvoyant au maintien des droits 
9 fiscaux et de la police de la navigation. 

9 Dans l'opinion du gouvernement impérial, 
9 l'acte du congrès de Vienne, cité par M. Trous- 
9 dale , constitue un «impie droit conventionnel , 
9 qui. oblige seulement les puissances qui y ont 
9 participé. 

9 Cet acte n'a pas été admis en Europe comme 
9 règle générale, et moins encore dans le reste du 
» monde. Tout récemment l'Angleterre et la France 
9 ont reconnu par des traités que la navigation du 
9 Parana était une navigation intérieure appartenant 
» à la Confédération Argentine en commun avec 
9 l'État oriental. » 

Cette pièce remarquable a clos l'échange des 
notes : depuis lors , le silence s'est fait sur la ques- 
tion, et je ne sache pas qu'elle soit encore, à l'heure 
qu'il- est , le prétexte à aucune agitation dans l'Ame- 

42 



m LE BRÉSIL. 

rique du Nord. Seulement il s'est passé depuis un 
fait assez curieux qu'il est bon de mentionner. Il y 
a environ un an, des bruits parvinrent au Brésil, 
annonçant qu'une expédition se préparait dans les 
ports de l'Union , que plusieurs navires étaient ar- 
més en guerre par des particuliers, et que cette ex- 
pédition , analogue à celles qu'on avait dirigées con- 
tre Cuba, avait pour but avoué de pénétrer de vive 
force dans l'Amazone. Les renseignements transmis, 
soit officiellement, soit par la voie du commerce, 
avaient, au plus haut degré, le caractère de la cer- 
titude. Aussi le président de la province de Para , 
M. le colonel Rego Barros, homme de sang-froid et 
d'énergie, s'empressa-t-il de prendre ses mesures 
pour bien recevoir ces audacieux pirates : on arma 
et on approvisionna les forts de l'embouchure; les 
fortifications de Belem, la ville la plus rapprochée 
de l'Océan, furent mises en état : la garde nationale 
fut armée et exercée. Bref, tout était prêt, on at- 
tendait les forbans de pied ferme; mais, avertis sans 
doute de l'accueil qu'on leur réservait, ils ne paru- 
rent pas, et le consul des États-Unis protesta, un 
peu tard , mais fort bruyamment, contre les inten- 
tions coupables qu'on prêtait à ses compatriotes. 
Le gouvernement fédéral s'empressa d'ailleurs de 
déclarer que le pavillon des États-Unis ne proté- 
geait pas de telles entreprises. Tout cela est fort 
bien , mais reste à savoir comment les choses se se- 



CHAPITRE QUATRIÈME. *79 

raient passées si le gouvernement impérial n'avait 
pas été sur ses gardes, et si le Para avait eu un pré* 
sident moins précautionneux et moins résolu. 

Je résumerai, en terminant, mes impressions 
sur cette grave affaire» 

Le droit du Brésil est incontestable : il n'est pas 
besoin d'entasser les textes, il suffit du bon sens et 
de l'honnêteté la plus vulgaire pour dégager ce 
droit de toutes les arguties* Les eaux intérieures, 
fleuves , bras de mer même $ sont la propriété ex- 
clusive de l'État qui possède les deux rives. Nul n'y 
peut pénétrer sans son consentement» 

L'argument tiré du traité de Vienne est sans va- 
leur aucune. Ceux qui disposaient alors des terri- 
toires pouvaient aussi régler souverainement cer- 
tains droits de navigation. Le traité de Vienne a 
d'ailleurs le caractère d'une convention qui peut 
toujours modifier le droit. Il a consacré la règle , ai 
proclamant l'exception. 

Ainsi , le gouvernement du Brésil avait pleine- 
ment le droit de refuser l'entrée de l'Amazone au 
pavillon nord-américain. Il pouvait plus : il était 
libre de n'admettre dans la partie du fleuve qui lui 
appartient aucun des pavillons des nations sud-amé- 
ricaines qui l'avoisinent. Il ne l'a pas fait, et il a 
bien fait. 

A-t-il été également bien inspiré en refusant Ten-< 
trée du fleuve aux autres nations maritimes? Oui, 



480 LE BRÉSIL. 

si c'est là une mesure temporaire ; non , si ce devait 
être une résolution définitive. 

Les bords de l'Amazone ne sont pas peuplés sur 
toute la partie du fleuve qui appartient au Brésil : 
ils sont plus déserts encore dans la portion qui ap- 
partient au Pérou. Les faits exposés dans le mémo- 
randum qu'on vient de lire donnent sur ce point 
des éclaircissements péremptoires. 

Je ne reviens pas sur les conséquences que le 
mémorandum tire de cet état de choses, mais j'a- 
joute ce qui me frappe surtout dans la question 
telle quelle était engagée et ce qu'un document de 
cette nature ne pouvait dire : 

Partout où la nation nord-américaine a cru qu'il 
était de son intérêt de prendre pied, elle a toujours 
procédé de la manière suivante : elle a envoyé en 
avant ses éclaireurs, ses pionniers, dans le pays 
qu'elle voulait usurper, et quand les Anglo-Saxôns 
se sont trouvés en nombre , un effort a suffi pour 
opérer une révolution , et l'annexion a été pronon- 
cée. Ce qu'ils ont fait pour le Texas, les Américains 
du Nord l'auraient tenté pour le bassin de l'Ama- 
zone, si on n'eût pas arrêté leur marche et dérangé 
leurs plans. 

Donc le Brésil , sous peine de s'exposer à des em- 
barras, à des luttes, à des périls très-graves, devait 
agir comme il a agi. 

Mais il ne suffit pas au Brésil d'avoir détourné 



CHAPITRE QUATRIÈME. m 

un danger, il faut qu'il accomplisse lui-même cette 
oeuvre de civilisation que ï Amérique du Nord pour- 
suit , souvent d'une façon brutale , odieuse , atten- 
tatoire aux droits d'autrui, mais que son indomp- 
table énergie accomplit toujours. Il faut qu'il fasse 
jouir le monde entier des richesses que renferme 
cette immense et magnifique vallée de l'Amazone, 
en la peuplant de vigoureux travailleurs. 

Le gouvernement impérial est entré dans cette 
voie, et ses actes prouvent qu'il est pleinement ré* 
solu à faire tous les sacrifices que son devoir et son 
intérêt lui imposent pour la parcourir jusqu'à ce 
qu'il ait atteint le but. Déjà des colons arrivent sur 
les bords de l'Amazone, et avant peu d'années douze 
centres de population, d'origine européenne, ani- 
meront le grand fleuve, portant la hache au sein de 
ses forêts contemporaines de la création , et culti- 
vant ces champs féconds que jamais la main de 
l'homme n'a retournés. 

Dès que ces préliminaires de colonisation seront 
accomplis , dès que les droits du gouvernement du 
Brésil se seront fortifiés par l'adhésion des popula- 
tions nouvelles , dès que le pouvoir se sera partout 
régulièrement organisé, dès que la terre aura des 
maîtres qui l'auront domptée à la sueur de leur 
front, alors le Brésil pourra et devra, sans danger 
aucun , ouvrir son fleuve majestueux à la naviga- 



4M LE BHÊSIL. 

tioo de tous les peuples, car c'est à la liberté qu'il 
appartient de développer les germes de prospérité 
que l'action tutélaire du pouvoir aura semés sur ces 
rives. 



CHAPITRE CINQUIÈME. 

LA COLONISATION. 



Civilisation par le travail de l'homme. — Supériorité de la race européenne. 

— Besoin de colonisation pour l'Amérique méridionale, dépourvue d'ha- 
bitants.-— Efforts du Brésil ponr remplacer le travail esclave par le travail 
libre. — Première période de la colonisation. — Initiative du gouverne- 
ment. — Nouvelle Fribourg. — Colonie de Saint-Léopotd. — Petropolts. 
— • Seconde période. — La colonisation par les particuliers. — Colonie 
Vcrgueiro. — Système de pareeria. — Les colons acquéreurs du sol. — 
Colonie de dona Francise». — De don Pedro d'Alcamara. — Colonie Bèu- 
menau. — La propriété de la terre au Brésil. — Usurpations sur le do- 
maine public. — Les tesmarka. — Loi du 18 septembre 1850. — Mésa- 
nge, division et démarcation des terres. — Direction générale des terres 
publiques. — Règlement du 30 janvier 1854. — Explications officielles sur 
ce règlement. — Premiers travaux de la direction générale des terres. — 
Documents fournis par les présidents des provinces. — Essais de colonisa- 
tion par les Chinois. — Inconvénients signalés. — Les colonies militaires'. 

— Les villages ou aldèas d'Indiens. — Dépérissement et extinction gra- 
duelle de la race rouge. — Opinion du président de la province Sainte- 
Catherine snr les Indiens* 

Nécessité bien comprise an Brésil de la colonisation sur une grande 
échelle. — Le moment est favorable. — Les prévenions répandues en Al- 
lemagne contre la colonisation se dissipent. — Bon témoignage rendu par 
l'agent prussien au Brésil, M. Lievenbagen. — Temps d'arrêt de la colo- 
nisation nord-américaine. — Douze mille émigrés allemands retournent 
en Europe. — Désavantages du Brésil quant au prix du passage, quant à 
la durée de la traversée. — Moyens temporaires d'y remédier. — Subsides 
par le gouvernement ou par les provinces. — Moyens permanents.— In- 
tervention des capitaux privés dans l'aravre de colonisation. 

Devoirs du gouvernement impérial. — Sécurité à donner aux colons. — 
Protection aux consciences. — Réformes dans les lois. — Exemption mo- 
mentanée du service militaire. — Devoirs des administrations provinciales. 

— Routes et débouches à ouvrir. — ? Bonne harmonie à maintenir dans les 
colonies. — Églises, temples, maisons d'école à élever. 

Climats divers du Brésil et colonisations diverses. — Les populations mé- 
ridionale» de l'Europe propres à la colonisation des régions voisines de 



484 LE BRÉSIL. 

l'Equateur. — Les Européens du Nord et du Centre appelés a coloniser les 
aoues plus tempérées. — Les Français colons possibles de ces contrées. — 
Courant établi entre le pays basque tt les Républiques de la Plaid. — * Dé- 
faut absolu de sécurité. — Avantage pour nos compatriotes à s'établir dans 
la province de Rio Grande do SuK 

Utilité d'une grande association à Rio pour l'œuvre de la colonisation 
générale. 

Un sol fertile, un ciel splendide et vivifiant, un 
climat salubre, sont pour un pays des conditions es- 
sentielles, des gages assurés de prospérité;, mais ces 
conditions ne suffisent pas , ces gages ne donnent 
pas ce qu'ils promettent si le travail ne vient fécon- 
der les dons magnifiques de la Providence; et le 
travail, c'est l'homme. Sans la main de l'homme 
civilisé , ce% terres privilégiées demeurent condam- 
nées à une stérilité relative, et leur luxuriante végé- 
tation ne livre aux pénibles recherches du com- 
merce qu'une part infiniment réduite des produits 
spontanés du sol , produits à l'état sauvage, comme 
les hôtes féroces dont ces contrées sont le domaine. 

Il faut donc que l'homme intervienne pour glo- 
rifier Dieu et mettre à profit les bienfaits d'en haut, 
en arrosant la terre de ses sueurs. La vieille Europe, 
avec ses froids hivers, avec les frimas où l'ense- 
velit l'haleine glacée des pôles, avec ses montagnes 
arides et ses plaines qu'une culture opiniâtre a pu 
seule rendre fécondes, la vieille Europe n'est ce 
qu'elle est que par l'énergie active de l'homme. La 
loi du travail que lui inflige sa destinée n'a pu être 
un seul instant éludée et méconnue sous ces zones 



CHAPITRE CINQUIÈME. 485 

rigides où le travail est la condition sine quâ non de 
l'existence. Un rude et patient labeur, guidé par 
l'intelligence la plus exercée, a fait de l'Europe, 
cette si petite et si ingrate portion du globe, la tête, 
le cœur et le bras de l'humanité. Là se trouvent 
toute civilisation, toute science, tout bien-être; là 
se trouve aussi , au plus haut degré, cette moralité 
qui se puise dans la conscience de la valeur de 
l'homme et dans le respect de la dignité humaine. 

Ce qui constitue vis-à-vis de l'Europe l'état d'in- 
fériorité des vastes continents de l'Amérique méri- 
dionale et centrale, comme de l'Asie et de l'Afrique, 
c'est que l'homme y manque, ou bien que l'homme, 
n'ayant guère de besoins que la nature ne satisfasse 
spontanément, s'astreint médiocrement à la loi du 
travail. La supériorité de l'Europe dans le monde, 
c'est la supériorité de la race européenne. La trans- 
formation qui s'est Opérée dans l'Amérique du Nord 
témoigne déjà de cette vérité, qui se confirmera 
mieux encore quand de nouveaux et nombreux 
exemples auront démontré que l'Européen, ayant 
de plus amples et de plus divers besoins à satisfaire, 
travaille résolument sous toutes les zones. 

L'Amérique méridionale, si on considère l'im- 
mensité de son territoire, est presque entièrement 
dépourvue d'habitants; c'est à peine si, sur les côtes 
de l'Atlantique et du Pacifique , jusque vers le 
40 e degré de latitude sud, s'éparpille une popula- 



486 LE BRÉSIL. 

tion clair-semée. L'intérieur, sauf bien peu d'excep- 
tions, est livré à ce qui reste des races rouges d'In- 
diens, anciens possesseurs du pays, les uns non pas 
civilisés , mais jusqu'à un certain point domptés et 
domestiqués, les autres, abrutis, féroces, vivant de 
chasse, de pêche, et plus volontiers encore de bri- 
gandages, tous fatalement destinés à disparaître, 
tant est rapide la dépopulation de leurs misérables 
tribus. Partout, dans ces contrées bénies du ciel, 
l'homme fait défaut, et partout les gouvernements, 
organes des besoins sociaux, appellent de leurs 
vœux et de leurs efforts la colonisation. 

Je n'ai à parler ici que du Brésil, qui, d'ailleurs, 
par Tétendue de son territoire, par sa population, 
par la solidité de son gouvernement, tient sans con- 
teste le premier rang parmi les nouveaux États de 
l'Amérique méridionale. 

Pour le Brésil, la colonisation est un besoin plus ur<- 
gentenoore quepour les Républiques qui l'avoisinen t. 
Comme à celles-ci, il lui faut des colons pour mettre 
en valeur des terres d une fertilité prodigieuse et qui 
demeurait stériles faute de bras; mais une circon- 
stance exceptionnelle qui tient à son organisation so- 
ciale lui fait de la colonisation une nécessité absolue. 
Le Brésil est un pays à esclaves : presque toute son 
agriculture est aux mains des noirs d'Afrique. Or, 
comme on la vu dans les chapitres qui précèdent» 
l'Empire a très-sincèrement et très-péremptoirement 



CHAPITRE CINQUIÈME. «87 

répudié l'odieux trafic des noirs, à l'aide duquel se 
recrutaient les travailleurs de la terre. Sans la traite 
qui l'alimente, la population noire esclave s amoindrit 
et tend peu à peu à s'éteindre; c'est une règle génér 
raie qui ne souffre guère d'exception que dans 
quelques États à esclaves de l'Amérique du Nord. 
Malgré le soin que prennent de leurs* noirs les plan- 
teurs brésiliens, soit en modérant leurs travaux, 
soit en s'abstenant presque toujours de châtiments 
corporels, soit en réglant avec une humanité intel- 
ligente leur régime hygiénique et alimentaire, il 
est fort douteux que le Brésil échappe à la règle 
commune. D'ailleurs, s'il est certain qu'en ce mo- 
ment l'abolition de l'esclavage tarirait toutes les 
sources de la richesse agricole et serait pour l'Em- 
pire un immense bouleversement, sinon un sui- 
cide , il est permis de désirer et d'espérer qu'un jour 
viendra où la terre du Brésil ne portera plus que 
des hommes libres. Pour préparer ce jour, pour le 
hâter, il faut que le» colons affluent sur le sol de 
l'Empire; il faut qu'à la force physique des nou- 
veaux travailleurs vienne s'ajouter , comme tout- 
puissant expédient, l'intelligence raffinée de l'Eu- 
rope, qui supplée aux bras par les machines dans les 
labeurs trop ardus, et qui, au besoin, sait mo- 
difier les cultures, pour obtenir de plus riches pro- 
duits avec une bien moindre dépense de forces 
humâmes. 



m LE BBÉS1L. 

Le Brésil aspire donc à développer chez lui la 
colonisation sur une grande échelle. Pour atteindre 
ce but, qu'a- t-il fait, que fait-il, que compte-t-il 
foire? 

Le passé de la colonisation du Brésil n est pas 
brillant (je range dans la catégorie du passé tous les 
faits antérieurs aux dix dernières années). Pour un 
succès magnifique, obtenu, il est vrai, au prix 
d'énormes sacrifices pécuniaires, l'affaire de la co- 
lonisation compte beaucoup de résultats incom- 
plets, des écbècs et même de véritables déroutes. A 
ces déceptions il y a eu deux causes : d'une part , 
l'intervention trop directe du gouvernement dans 
les premières entreprises, et le gouvernement, tou- 
jours et partout moins bien servi que les particuliers 
qu'aiguillonne l'intérêt personnel, se laisse aisément 
capter par les esprits chimériques, ou par les spécu- 
lateurs qui cherchent à faire leurs affaires et non 
les siennes; d'autre part, la situation de l'Europe, 
où le goût de l'émigration ne s'était pas encore dé- 
veloppé et où n'ont apparu que peu à peu ces né- 
cessités sociales qui, affaiblissant par degrés l'amour 
du sol natal, ont poussé irrésistiblement les masses 
souffrantes du vieux monde vers les aventures du 
monde nouveau , ouvrant à travers l'Atlantique un 
courant qui s'élargit de jour en jour. 

C'est du règne du roi Jean VI que datent les 
premières tentatives de colonisation. Seize cent qua- 



CHAPITRE CINQUIÈME. 489 

tre-vingt-deux Suisses furent engagés par le gouver- 
nement de ce prince, en 1819, et vinrent fonder la 
colonie de la Nouvelle-Fribourg , dans la province 
de Rio Janeiro; trois cent quarante-deux Allemands 
renforcèrent peu de temps après ce premier noyau. 
Voici en quels terme* un document distribué aux 
Chambres brésiliennes dans la dernière session l 
résume le passé et le présent de cette colonie, la 
doyenne de l'Empire : 

u Mal dotée de terres , la colonie de la Nouvelle- 
» Fribourg, dès son établissement même, vit com- 
»* mencer l'émigration de ses habitants , au point 
» qu'en 1825 on constatait déjà que non moins de 
» six cent quarante-cinq colons l'avaient abandon- 
» née. Ceux qui la quittèrent se mirent en quête de 
» terres plus fertiles sur les divers points de la pro- 
» vince où ils s'établirent , et où beaucoup d'entre 
y* eux sont aujourd'hui de riches cultivateurs (fa- 
» zendieros); ceux qui restèrent dans la colonie, 
» s'ils ne réussirent pas aussi bien, ont su cependant 
» se créer généralement une situation heureuse ; ils 
» vivent dans l'aisance, quelques-uns même dans la 
» richesse. Aujourd'hui on ne les regarde plus comme 
» des colons; ils font partie de la ville et munici- 
» palité de la Nouvelle-Fribourg. » 

1 Relatorio de repartkao gérai, dos terras pullicas, Rapport 
de la direction générale des terres domaniales. 



*90 LE BRÉSIL. 

Le résultat de l'entreprise , qui a coûté des som- 
mes folles, n'a pas été complètement nul. Le Brésil 
y a gagné une ville assez mal située, il est vrai, 
comme centre de culture, et d'excellents travail- 
leurs qui ont su faire leurs propres affaires. Mais le 
gouvernement voulait une colonie agricole, et il n'a 
pu parvenir à la fonder. 

La raison de l'insuccès, c'est le mauvais choix 
des terres qui étaient impropres à la culture, et 
certes il est évident que si un entrepreneur eût été 
chargé de l'affaire à ses risques et périls, il eût été 
plus clairvoyant. Avec de bonnes terres, la Nou- 
velle-Fribourg eût parfaitement réussi; car même à 
cette époque, une autre tentative du gouvernement, 
où cette condition capitale ne faisait pas défaut, a 
eu un plein succès. Je veux parler de la colonie de 
Saint-Léopold , dans la province de S&o-Pedro, ou 
Rio Grande do Sul. Voici comment s'exprime sur 
cette colonie le document cité plus haut : 

a Elle a été fondée au commencement de 1825 
» par ordre et aux frais du gouvernement. Parfaite- 
» ment bien située et largement aidée par les cof* 
» f res publics, cette colonie a toujours été en grand 
» accroissement; elle est la première en richesse et 
» en population de toutes celles qui existent dans 
» l'Empire. 

» Depuis 1825 jusqu'en 1853, 1,300 familles 



CHAPITRE CINQUIÈME. 494 

y> ont été introduites à Saint-Léopold, composées 
» de 6,145 individus, qui, avec 1,347 célibataires, 
» forment un total de 7,402 personnes. Les dé- 
5) penses faites pour cette colonisation dans l'espace 
» de sept années seulement , dont les comptes exis- 
» tent , se sont élevées à environ 500 contos de reis 
» (15 cent mille francs). A quel haut chiffre doit 
» donc s'élever l'ensemble de la dépense pendant 
» vingt-huit ans , de 1825 à 1852 ? 

v Au 1 er janvier 1854, il existait dans la co- 
» lonie 11,172 habitants, dont 5,814 du sexe mas-' 
» culin et 5,358 du sexe féminin. 4,604 sont ca» 
» tholiques et 6,508 protestants. On compte dans la 
» colonie vingt et un édifices religieux, neuf con- 
» sacrés au culte catholique et douze au culte pro- 
» testant. 

» Cette colonie continue à prospérer comme par 
» le passé : sa production augmente tous les jours , 
» et elle est devenue un véritable point d'attraction 
» pour l'émigration spontanée. Malheureusement, 
» elle n'a déjà plus de terres domaniales dans sa 
» proximité pour l'établissement de nouveaux co- 
» Ions, et ceux-ci ont dû chercher à se caser dans 
» quelques autres parties de la province. » 

Il n'y a pas à insister sur la dépense quand la 
réussite est aussi heureuse et aussi éclatante. Mais il 
faut dire que la province de Sâo-Pedro jouit de la 



493 LE BRÉSIL. 

température de Madère et du climat le plus doux 
et le plus salubre. C'est ce qui explique l'accrois- 
sement de sa population , qui s'est augmentée de 
plus d un quart dans une moyenne de douze années. 
Du reste, sur une moindre échelle, presque toutes 
les colonies du Brésil présentent des résultats ana- 
logues, et le chiffre des naissances y est de beau- 
coup supérieur au chiffre des décès. 

A côté des deux faits que je viens de mentionner, 
et qui témoignent tour à tour des échecs et des suc- 
cès qu'ont éprouvés les tentatives de colonisation 
par le gouvernement, je citerai un troisième fait qui 
a un caractère tout particulier. A quelques lieues de 
Rio Janeiro, sur une montagne jusque-là couverte 
de forêts impénétrables, et qu'on appelle le Cor- 
rego Secco, s'élève aujourd'hui autour de la rési- 
dence d'été de l'Empereur une charmante cité où 
les riches habitants de Rio Janeiro ont leurs maisons 
de, plaisance, et qu'un chemin de fer rapproche de 
la capitale. Cette ville, aujourd'hui peuplée de 5,257 
habitants, n'existait pas en 1845; c'est l'empereur 
don Pedro II qui l'a fondée et qui lui a donné son 
nom; c'est son initiative souveraine qui a répandu 
la vie dans ces solitudes profondes en appelant des 
colons allemands pour les défricher et les peupler. 
La présence de la Cour au palais impérial de Petro- 
polis pendant toute la saison chaude a groupé au- 
tour des émigrés allemands une population à peu 



CHAPITRE CINQUIÈME. 193 

près égale en nombre à celle de la colonie, et tous 
les jours la ville prend de nouveaux' développe- " 
ments. Quelques colons veulent de temps à autre 
tenter fortune dans la capitale; mais, au dire du 
président de la province de Rio Janeiro, dont j'ai 
le rapport sous les yeux, « ils sont bien peunom- 
» breux ceux qui , après s être risqués dans ces 
» aventures, ne reprennent pas le chemin de la 
y* colonie, » . . , . 

Ici le but a été complètement atteint L'Empe- 
reur a voulu ajouter à l'écrin des richesses natu- 
relles de l'Empire un splendide joyau de la civili- 
sation : Petropolis est le Cintra dix Brésil. Obéissant 
aux instincts de sa race illustre, don Pedro II a 
placé, comme ses aïeux les Bragance, son aire 
d'aigle au sommet d'un mont qui domine $a capi- 
tale. Si c'est un luxe que le jeune prince a payé un 
peu cher, au moins ce luxe a-t-il des côtés utiles et 



Je n'insiste pas sur quelques autres essais aux- 
quels le gouvernement a plus ou moins coûteuse- 
ment concouru, et j'arrive à ce que j'appellerai la 
seconde période de la colonisation , celle où l'éner- 
gique initiative des particuliers a pris en quelque 
sorte la direction de ces entreprises, demandant peu, 
soit au gouvernement impérial, soit aux provinces, 
souvent ne demandant rien et atteignant presque 
toujours son but. ■ 

43 



494 LB BRÉSIL. 

C'est dans ces dernières années surtout que la co- 
lonisation privée a pris des développements consi- 
dérables, et presque sur tous les points les entre- 
prises de ce genre ont réussi. L'impulsion a été 
donnée par un des personnages les plus considérables 
de l'Empire, par un ancien ministre, M. le sénateur 
Vergueiro , propriétaire d'immenses domaines dans 
la province de Saint-Paul. Voici en quels termes le 
document dont j'ai déjà cité quelques extraits s'ex- 
prime sur la colonie Vergueiro : 

« Elle a été fondée, en 1847, dans le domaine 
» d'Ybicaha, appartenant au sénateur Perdra de 
3» Campos Vergueiro. Cette colonie est la première 
» qui s'est établie dans l'Empire d'après le système 
» de parceria (participation). Les persévérants efforts 
» de son entrepreneur, soutenus par le gouverne- 
» ment impérial et plus tard par l'Assemblée pro~ 
» vinciale de Saint-Paul , l'ont élevée à un degré de 
» prospérité qui lui donne le premier rang entre 
» toutes celles qui ont été fondées sur le mode de 
» parceria. Comme les autres, elle a eu quelques 
» embarras à ses débuts, mais ils ont été surmontés 
» promptement et n'ont pu causer le moindre pré- 
» judice à l'entreprise. Aujourd'hui cette colonie 
» ne sert pas seulement d'aiguillon aux établisse- 
» ments analogues, elle leur sert encore de régu- 
» lateur, et ses habitants, justes appréciateurs du 



CHAPITRE CINQUIÈME. 49ft 

* pays et des ressources qu'il leur offre pour remplir 
y> leurs engagements et satisfaire leurs besoins , ser- 
» vent de guides â leurs compatriotes nouveaux de* 
» barques et les désabusent des faussetés qu'on 
» répand en Allemagne pour contrecarrer l'émi- 
» gration. 

v De 426 colons avec lesquels elle a commencé, 
» cette colonie est arrivée à en compter jusqu'à 
» 900. Ses colons sont aujourd'hui au nombre de 
» 671. 

* Un grand nombre de familles, ayant déjà payé 
» la totalité de leur dette, se sont retirées de la co- 
5) lonie, et plusieurs d'entre elles sont parties avec 
» un capital' suffisant pour acheter des terres dans 
» lesquelles dites se sont établies. 

» On ne doit pas omettre , à l'honneur de cette 
» compagnie et du système suivi, que, dans l'année 
» 1853, trente et une familles «étant retirées après 
y> avoir payé leur dette, quatre de ces familles jugé- 
» rent qu'il était de leur intérêt de revenir dans la 
» colonie , où elles furent reçues aux mêmes con- 
» ditions que par le passé. 

» La culture de la colonie est le café, qui est d'ex- 
3> cellente qualité et fort abondant, grâce à l'extrême 

* fertilité du sol. » 

Le système de parceria est fort connu en France, 
et il est presque exclusivement pratiqué dans nos 

43. 



m LE BRÉ&IL. 

départements du Midi. Le colon partiaire partage 
avec le propriétaire du sol les produits de la récolte. 
Au Brésil, le colon engagé est tenu, comme la jus- 
tice et son contrat l'exigent , à rembourser sur la 
part qui lui revient les avances que lui a faites le 
propriétaire entrepreneur. Ce passif du colon se 
compose du montant du prix de la traversée jusqu'au 
Brésil, des frais faits, au Brésil même, pour trans- 
porter les familles et leurs bagages jusqu'à la colonie, 
enfin des frais de nourriture et d'entretien jusqu'à 
l'époque où la première récolte est vendue, ainsi que 
des avances postérieures que pourrait rendre néces- 
saires l'insuffisance des premières récoltes. Cette dette 
est quelquefois assez forte, mais les produits du sol 
sont riches , et généralement partout où les terres 
sont bonnes et lès colons laborieux, la dette est 
éteinte dans un délai de peu d'années. La retenue 
annuelle est limitée de manière à laisser largement 
au travailleur de quoi subvenir à ses besoins, et sou- 
vent il arrive que le colon, ayant hâte de se libérer, 
consacre à l'extinction de sa dette une portion de 
ce qu'il doit toucher personnellement sur la vente 
des produits. Du reste, l'autorité générale et provin- 
ciale a pris toutes les précautions nécessaires pour 
sauvegarder l'intérêt des travailleurs émigrés : elle 
vérifie et contrôle l'état des dettes de chaque colo- 
nie, et les documents distribués, soit au Parlement 
impérial, soit aux Assemblées des provinces, détail- 



CHAPITRE CINQUIÈME. 4*7 

lent annuellement, par des chiffres précis, les exo- 
nérations successives des colons. Presque partout 
ces dettes s atténuent ou seteignent régulièrement et 
avec rapidité. 

Il y a au Brésil un autre système de colonisation 
plus particulièrement en usage dans les provinces 
du Sud, et qui devra prendre une extension consi- 
dérable quand recevront leur pleine exécution les 
mesures capitales décrétées par le gouvernement im- 
périal , et dont j'aurai à parler tout à l'heure. Dans 
ce système, le colon achète la terre avec des termes 
pour la payera il la cultive pour son compte, sous 
la surveillance du propriétaire ou de son agent; il 
se libère tout à la fois par son travail des dettes 
analogues à celles que contracte le colon partiaire 
et du prix même du terrain qu'il a acquis, La .li- 
bération est laborieuse, mais la certitude de deve- 
nir, à une époque que ses efforts rapprochent chaque 
jour, propriétaire du sol qu'il cultive, soutient le 
courage du colon , en éveillant en lui cette passion 
innée du travailleur des champs pour la pleine pos- 
session de la terre arrosée de ses sueurs, et le rat- 
tache invinciblement à sa nouvelle patrie. ■ 

Parmi les colonisations les plus récentes de cette 
catégorie, j'en ferai connaître une seule, qui a déjà 
pris de très-grands développements, et qui est ap- 
pelée au plus riche avenir : c'est la colonie de Dona 
Francisca. Ici encore je > laisse parler le document 



m LE BRÉSIL. 

distribué aux Chambres brésilienne*, qui fournit 

le» renseignements les plus authentiques : 

« La colonie de Dona Francisca a été fondée sur 
» des terres appartenant à la dot de la sérénissiine 

* princesse de Joinville, et qui ont été cédées par 

* elle et par son auguste époux, sous la condition 
» d'y introduire et d'y établir un nombre déter» 
s miné de colons européens, à une Société de colo* 
» nisation fondée à Hambourg, en 1849, sous la 
s présidence du digne sénateur Schrôder. Les tra- 
» vaux pour la fondation de la colonie com~ 
» mencèratt en 1850, dans le territoire de San- 
s Francisco, sur la rive droite du Rio Cachorira, au 

* confluent du lac Sagassu et tributaire du Rio 
s San-Fraftcisco, à cinq lieues de la cité du même 
» nom. 

» Le 7 mars 1851, arrivèrent les premiers émi- 
» grés allemands et suisses, à bord du navire le 
f> Colon , et bientôt après se réunirent à eux soixante* 

* quatorze Norvégiens qui, passant à Rio, en desti* 
» nation de la Californie, préférèrent se rendre à 
» San-Francisco du Sud. 

» Dans le mois d'avril suivant , ils entrèrent en 

» possession des terres qui leur avaient été promises. 

s Le nombre dés colons augmenta progressive- 

* ment, au point qu'en décembre 1854 le nombre 
» total des individus entrés dam la colonie s'élevait 
s à 1,512, ainsi répartis dans les quatre années : 



CHAPITRE CINQUIÈME. 409 

»Enl8&l * . . 4*4 

1852. 409 

1863. 124 

1854 . . • . . 4Ô5 

Total 1,512 

» De ces l,512persoimes, 111 moururent, 252 se 

* retirèrent* et, à cette époque de la fin de 1854, 
» il existait dans la colonie ,1,194 individus 1 en y 

* comprenant 45 enfants, nés dans les trois der- 
» nières années. Dans ce chiffre on compte 663 per- 
» sonnes dû sexe masculin et 531 du sexe £é- 
» minin. 

» La colonie se divise en trois districts : Join- 
» ville, Cachoeira, les Eaiix- Vermeilles. Le district 
» de Joinville, centre de la colonie, compte trenrte- 

1 Les renseignements officiels s'arrêtent au 1 er janvier 1855. 
Mais dans le courant de cette même année, 300 nouveaux 
colons allemands ont débarqué à Dona Francisca, et le chif- 
fre de la population dépasse au jourd'hui 1,500. 

La Société de Hambourg, avait ainsi rempli les clauses de 
son contrat. Mais le succès de l'entreprise constaté par la 
prospérité de la nouvelle colonie a engagé le prince de Join- 
vflle et les capitalistes bambourgeois à la continuer sur une 
plus grande échelle* Le capital social a été augmenté par Té- 
mission de nouvelles actions qui ont été prises par le fondé 
de pouvoirs du prince , M. Aube. A la suite des nouveaux 
arrangements, M. Aube est devenu un des directeurs, et a 
été spécialement chargé de l'administration de la colonie an 
Brésil. 



100 LE BRÉSIL. 

» neuf maisons habitées et un grand nombre en 
» construction : il y a cent soixante maisons habî<- 
» tées dans toute l'étendue des divers districts. 

y> La colonie compte un certain nombre de mai- 
» sons de commerce avec magasins d'étoffes, de 
» quincaillerie, de denrées alimentaires, etc., ainsi 
» que deux fabriques de cigares, trois boulangeries, 
» trois boucheries, une fabrique de liqueurs, une 
» de bière, deux de tuiles, une de poterie, deux 
» moulins à maïs, cinq usines à sucre, seize ma- 
» chines à moudre le manioc, deux presses à huile 
» et deux moulins à moudre le manioc. 

» Parmi les colons, on trouve des tanneurs, des 
» forgerons , des charpentiers, des menuisiers, des 
» ferblantiers , des cordonniers, des tailleurs, des 
» potiers. Les terres de la colonie sont très-fertiles ; 
» eHes produisent abondamment le café, la canne à 
» sucre , le ris , les haricots , le maïs, le manioc, les 
» patates, le tabac et autres denrées du pays. Elles 
» fournissent aussi beaucoup de végétaux et fruits 
n d'Europe, quand ils ont été cultivés avec soin. ' 

» Les colons vivent satisfaits et dans l'abondance, 
» et ils peuvent compter sur un riche avenir. La 
» ville de San -Francisco a aussi singulièrement 
» gagné avec eux ; elle était une des plus pauvres 
» parties de la proviiice, elle sera bientôt une des 
» plus prospères. » 



CHAPITRE CINQUIÈME. m 

> J aurais -pu, en m' appuyant sur les mêmes docu<- 
ments, donner des renseignements analogues sur 
d'autres établissements coloniaux créés aussi d'après 
le système de la vente des terres et qui sont égale- 
ment en voie de progrès rapide, notamment celui 
de don Pedro d-Alcan/tara et celui. qui porte le nom 
de son fondateur, le docteur Hermann Blumenau ; 
mais ces détails fatigueraient le lecteur par la mono* 
tonie des redites» et je me borne à constater ici qu'à 
très- peu d'exceptions près , toutes les entreprises de ce 
genre où l'intérêt privé, est fortement engagé ont été 
couronnées de succès* Les renseignements statistiques 
sur la population des colonies ne sont pas tout à fait 
complets , mais d'après les chiffres donnés par les 
tableaux officiels, on peut évaluer cette population 
à vingt mille âmes. Il n'est pas nécessaire de faire 
remarquer que ce chiffre ne s'applique qu'aux indi- 
vidus habitant les centres coloniaux, aux travailleurs 
de la terre et au* ouvriers .professant des industries 
accessoires à la culture, et qu'il ne comprend pas par 
conséquent le chiffre beaucoup plus considérable 
des commerçants et artisans étrangers qui ont fixé 
leur résidence au Brésil. 

C'est bien peu que ces vingt mille colons pour la 
vaste étendue de l'Empire brésilien , mais on a vu tout 
à l'heure, dans la notice qui concerne la colonie de 
. Saint-Léopold , que sur ce point la terre manque déjà 
aux colons : et ce n'est pas là seulement, c'est presque 



tt» LE BRÉSIL, 

partout qu'a apparu cet obstacle. Rien, de prime 
abord, ne paraît plus étrange : le Brésil, ce vaste 
Empire , dont la centième partie même n'est pas cul- 
tivée , n'aurait plus de terres à livrer aux mains des 
défricheurs ! Cela est cependant, ou plutôt cela a été; 
car , grâces aux mesures prises par le gouvernement, 
cet état de choses va disparaître. Mais voici le mot 
de l'énigme. Jusqu'à ces derniers temps , le domaine 
public était presque partout enchevêtré dans le do*- 
maine privé. Aucun travail officiel n'avait été fait 
pour distinguer dans la propriété du sol ce qui était 
à l'État et ce qui était aux particuliers , et comme 
l'intérêt individuel, ai face d'un intérêt public mal 
défendu obéit volontiers à ses instincts d'envahis- 
sement, les prétentions les moins fondées extor- 
quaient incessamment au domaine les terres suscep- 
tibles d'exploitation. Une circonstance exception» 
nelle, tenant à l'organisation économique du pays , 
aggravait encore les complications. Dès l'origine de 
la prise de possession du Brésil , des terres avaient été 
concédées par les rois de Portugal , les unes à titre 
définitif, et la propriété de celles-là est hors de con- 
teste ; les autres à titre précaire , et sous la condition 
expresse de les cultiver dans un certain délai. Ces 
sortes de concessions , fort nombreuses au Brésil , 
s'appellent <)es sesmarias. Or ces se$marias sont de- 
meurées presque partout sans exploitation, et l'État, 



CHAPITRE CINQUIÈME. «03 

en vertu même du titre qui les concède , est eu droit 
de les revendiquer* 

Une grande mesure était donc nécessaire pour 
dégager le domaine de l'Etat , et pour le remettre 
libre et disponible aux mains du gouvernement, 
qui, dans l'intérêt de tous» pourrait ainsi donner 
une impulsion vigoureuse à la colonisation en of- 
frant ces terres , à des prix infiniment réduits , aux 
émigrés d'Europe. 

C'est là l'œuvre qu'a accomplie là loi du 18 sep- 
tembre 1850, et c'est de cette loi que date la période 
d avenir de la colonisation brésilienne. 

Elle établit au Brésil un véritable cadastre; elle 
prescrit le mesurage, la division et la démarcation des 
terres incultes : die indique les moyens d arriver à sé- 
parer le domaine public du domaine privé , et déter- 
mine le prix auquel devront être vendues les terres 
appartenant à l'État. Pour atteindre le but qu'elle 
poursuit, la loi de 1850 autorise le gouvernement à 
créer une administration spéciale des terres pu- 
bliques, chargée de diriger ces opérations , de con- 
server , de surveiller et de vendre les terres doma- 
niales , enfin de développer la colonisation natio- 
nale et étrangère , et de formuler les règlements né- 
cessaires à cet objet. 

Un décret impérial du 30 janvier 1854 a pourvu 
à ces exigences en instituant la direction générale 
des terres publiques et en promulguant un règlement 



S04 LE BRÉSIL, 

général, en exécution de la loi du 18 septem- 
bre 1850. 

Le sens et la portée de ce règlement sont indiqués 
avec une parfaite précision dans le document sut* 
vant, émané d'une source officielle, et qui a déjà 
reçu en Europe une certaine publicité : 

Réflexions sur le règlement pour l'exécution de la loi du 18 
septembre 1850 relative au mesurage des terres en frkhe, 
ainsi qu'à la colonisation au Brésil. 

Le problème dont le gouvernement et le Corps législatif 
du Brésil se sont occupés pendant plusieurs années est sans 
contredit de ceux qu'il est difficile de résoudre d'une manière 
satisfaisante. En 1843, le conseiller d'État Joaquim José Ro- 
drigue* Torres présenta à la Chambre des députés , dont il 
faisait alors partie, un projet de loi pour distinguer les ter* 
res appartenant aux particuliers des terres qui appartiennent 
au domaine de l'État, et pour mesurer ces dernières et pro- 
céder à leur démarcation en petits lots, afin qu'elles soient 
vendues à un prix fixe et peu élevé, rendant ainsi possible 
le système qui aux États-Unis a tant favorisé la colonisation. 
Ce n'est que vers la fin de la session de 1850, et après de 
longues discussions à la Chambre et au Sénat , que la loi 
du 18 septembre. 1850 fut adoptée ; mais son exécution dé- 
pendit d'un règlement qui devait être promulgué par le gou- 
vernement.. 

Plusieurs commissions , composées de personnes dont 
les lumières, et l'expérience des affaires étaient reconnues , 
travaillèrent, ainsi que le Conseil d'État, à la confection de 
ce règlement; il y eut tant de difficultés à vaincre, tant d'in- 
térêts légitimes à ménager, que le travail ne put être pré- 
senté qu'en août 1853. 



CHAPITRE CINQUIÈME. 305 

, Ce projet de règlement , étudié et corrigé par le gouver- 
nement, fut ultérieurement approuvé par un décret impérial, 
n° 1318, du 30 janvier 1854. 

"Ainsi les opérations nécessaires pour le mesurage, la dé- 
marcation et la description des terres nationales vont com- 
mencer prochainement ; des ordres à cet effet ont déjà été 
expédiés aux provinces , et sous peu (un an au plus) divers 
lots dans différentes provinces seront mis en vente. 

La loi et le règlement ont créé une administration centrale 
qui fonctionne déjà , avec des succursales dans chaque pro- 
vince, pour le mesurage et la vente des terres nationales, et 
dans le but d'encourager la colonisation. 

Le directeur général en personne et ses délégués dans les 
provinces dirigent le service et en ont l'inspection , en étant 
toutefois 'subordonnés au ministre de l'intérieur. Le gouver- 
nement, de son côté, attache une telle importance à cette 
nouvelle administration, qu'il a mis à sa tète un sénateur 1 
qui pendant ces cinq dernières années a rempli Jes fonctions 
de ministre de là guerre, et qu'il a nommé en outre comme 
chef de secrétaire rie 2 un des députés qui ont le plus étudié 
les questions de colonisation après avoir pris part aux dis- 
cussions y relatives. 

Le règlement a respecté tous les droits acquis ; les parti- 
culiers qui par quelque titre légitime possèdent des terres 
continueront à en jouir, sans dépendance de nouveaux me- 
• surages et de nouveaux titres; il Jeur veste toutefois le droit 
de les faire mesurer et de faire procéder à leur démarcation 
en tout temps par la voie des autorités judiciaires compéten- 
tes ; et une fois la sentence de mesurage obtenue, les brevets 
respectifs leur seront expédiés par l'administration des terres. 

Ceux qui possèdent des terres à titre seulement de les oc* 
cuperet de les cultiver sont. obligés de requérir, la légitima- 
tion de leur possession , qui se fait administrativement par - 

1 M. Manoel Pelisardo de Sonia e Mello. 

3 M. Bcrnardo Auçusto Nascemes de Azambuj?. 



Î06 LE BRESIL. 

des employés nommés par le gouvernement. Les questions 
de bit qui pourraient survenir seront résolues par des arbi- 
tres choisis par les parties intéressées; les autres différends 
par ces employés» avec appel de leurs décisions aux prési- 
dents des provinces, et ensuite au gouvernement impérial* 

Le règlement a si libéralement pris en considération les 
intérêts des possesseurs originaires, que non-seulement il 
leur reconnaît la propriété du terrain qu'ils auraient cultivé, 
faveur très-grande que le droit appelé d'achat antérieur a 
admise aux États-Unis , «nais encore il leur a concédé gra- 
tuitement un rayon de terres nationales conoguës équivalant 
à celles qu'ils ont fait valoir* pourvu que leur totalité ne soit 
pas plus grande qu'une tesmaria. Les sesmeiros originaires 
qui n'auraient pas satisfait aux conditions de la concession 
des terres sont obligés de les faire valider de nouveau dans 
un délai fixe, et ces mêmes employés nommés [par le gou- 
vernement sont chargés de cette commission. 

Malgré l'extrême libéralité qu'on a montrée envers tous 
les possesseurs et sesmeiros, il reste encore des terres vastes 
et fertiles sous des climats variés et salubres, sur les bords 
ou dans le voisinage de grands fleuve» navigables, ou de ports 
de mer, lesquelles appartiennent au domaine public et vont 
être divisées en lots de 250,000 brasses carrées ou 226 ares, 
et mises en vente aux enchères ou à l'amiable , comme il sera 
plus convenable , et aux prix minimes de 1/2 réal , i réal , 
1 1/2 réal et 2 réaux* la brasse carrée, ou à 553 r s., 1#106 rs., 
1#659 r»., 2^212 rs. l'acre, selon la position et la fertilité 
desdits lots; prix très-inférieurs au minimum des États- 
Unis, qui est de 2$500 rs. ou 1 1/4 par acre. 

Les terres vendues sont garanties non-seulement par la 
législation antérieure, mais encore, d'aprèa le nouveau rè- 
glement, par les moyens rapides et peu dispendieux aux- 
quels on peut avoir recours. Les juges municipaux condam- 
nent de deux à six mois de prison et à une amende de 
100#000 rs. les individus qui envahiraient les lots achetés, 



CHAPITRE CINQUIÈME. *#7 

y mettraient le fea ou y coopéraient do bois. Les juges de 
droit, dans les courses qu'ils sont obligés de faire, doivent 
veiller à ce que les juges municipaux remplissent leur dW 
voir, et dans le cas où ils les trouveraient en défaut, les con- 
damner à la prison et à l'amende. Les délégués et subdélé- 
gués ^agents de police existant dans les paroisses) reçoivent 
les plaintes et instruisent les procès; quand ils sont en défaut, 
ils sont punis eux-mêmes par les juges de droit. 

Ainsi, outre les moyens de défense que fournit la législa- 
tion antérieure, la propriété territoriale à reçu de la loi 
du 18 septembre 1850 une protection et une force nouvelles 
par le secours de l'action criminelle rendue plus expéditive. 

Le colon qui achète un lot de terre, aux enchères ou à 
l'amiable , pour le quart de ce qu'il lui coûterait aux États- 
Unis, ne peut avoir aucune crainte d'être inquiété dans sa 
propriété; une simple plainte adressée au subdélégué qui de- 
meure à peu de distance ou au délégué et au juge municipal 
suffît pour qu'il voie ses droits maintenus et ses agresseurs 
ponts. 

Si , d'après tout ce que nous Venons de dire , toute la ga- 
rantie désirable est donnée à ceux qui achèteraient des terres 
nationales, le prix pour lequel elles peuvent être acquises 
est si minime que , quoique le voyage d'Europe au Brésil soit 
plus cher que d'Europe aux États-Unis , le colon qui vien- 
drait au Brésil et y achèterait un lot de terres ferait une éco- 
nomie de 115^1000 rs, sur celui qui irait aux États-Unis et 
y achèterait le même rayon de terrain. x 

L'administration générale des terres publiques, ayant à 
encourager la colonisation nationale et étrangère , veillera' 
par elle-même , et par ses délégués dans les provinces , à 
l'exécution des contrats que les colons auront faits avec les 
entrepreneurs; ette examinera si les conditions sont rem* 
plies., et elle cherchera , par l'entremise des autorités com- 
pétentes, à les faire respecter. 

IL est naturel que dans peu de temps des sociétés plus ou 



2*g LE BRÉSIL. 

moins protégées et surveillées par l'autorité se chargeront 
de faire .construire des maisons commodes, où, pour des prix 
raisonnables, les colons puissent être reçus et traités ea- at- 
tendait qu'ils se rendent à leur destination* 

La vente des terres étant faite dans des délais fixes à l'en- 
chère* et en tout temps à J'amiable, les colons apportant 
avec eux 175^000 rs. on piastres 87,5 pourront acheter im- 
médiatement 250)000 brasses carrées ou 226 acres; et s'ils 
ne veulent acheter que la moitié ou le quart de ce rayon, ils 
n'auront à dépenser que piastres 43,75, ou piastres 21,87 
peur devenir propriétaires ruraux* 

Comme il existe au Brésil une grande disproportion entre 
le travail et les bras , le salaire est naturellement très-élevé; 
aussi, soit que les colons s'engagent avec les fermiers pour 
cultiver les propriétés de ceux-ci , soit qu'ils s'occupent de 
tout autre manière, les colons qui arriveront au Brésil, 
même sans aucun capital, pourront, dans un espace de 
temps assez court , acquérir le nécessaire pour l'achat d'un 
lot de terre et des objets indispensables pour s'établir ; ils de*» 
viendront alors propriétaires, , et outre- qu'il» seront habitués 
au climat, ils auront alors l'expérience nécessaire pour faire 
fructifier leur petite propriété; 

Le système d'association , si injustement stigmatisé par 
quelques individus en Allemagne, a perdu les couleurs som- 
bres que lui prêtaient les adversaires de la colonisation au 
Brésil. Si de tout temps le travailleur de bonne conduite a 
trouvé au Brésil du travail amplement récompensé , et qui 
en peu de temps l'a mis à même de ne plus être salarié, au- 
jourd'hui que les terres mesurées, démarquées, garanties par 
le gouvernement, et d'une fertilité et d'une salubrité prover- 
biales, vont devenir d'une acquisition si facile, il est i ni pos- 
sible que le travailleur assidu et de bonne conduite n'amasse 
pas en trois ans (plus ou moins) là somme nécessaire pour 
acquérir une propriété rurale d'une certaine étendue. 

Le système d'association concourra donc avec efficacité et 



CHAPITRE CINQUIÈME. ttft 

promptitude à transformer d'honnêtes prolétaires de F Alle- 
magne en petits mais heureux propriétaires brésiliens; et 
augmentation progressive de leur fortune ne dépendra que 
de l'intelligence f de l'activité et de la moralité qu'ils dé- 
ploieront. Le système d'association ne profitera pas seule- 
ment à cette nombreuse classe, digne des soins des gouver- 
nements et des philanthropes ; il sera en outre avantageux 
aux petits cultivateurs qui végètent dans différents États euro-* 
péens sans espoir d'un meilleur avenir pour eux et dominés 
par la poignante conviction que le sort de leurs enfants sera 
encore moins heureux. 

Les Allemands principalement , qui se conforment en peu 
de temps à nos usages et s'habituent à notre manière de vi- 
vre y quand ils auront passé deux ou trois ans dans des fer- 
mes où ils sont très-bien traités , car le caractère brésilien est 
généreux, hospitalier et humain; quand ils auront acquis 
l'expérience nécessaire du climat et de la culture du pays, 
ainsi que les fonds indispensables pour l'achat d'un lot de 
terre, ils le cultiveront, construiront une maison et 
prépareront de cette manière un établissement qu'ils pour- 
ront vendre avec profit à un émigrant récemment arrivé. 
Les colons faisant partie du système d'association au Brésil 
pourront être les squatters américains, qui, à peine possé- 
dant dans le principe une hache et une bêche , deviennent 
en peu de temps moins à des propriétaires plus ou leur 
aise , selon l'activité et l'intelligence qu'ils ont développées. 

Si le climat du Brésil est excellent , surtout dans quelques 
provinces; si quelques unes de ses terres donnent spontané- 
ment des produits de valeur en grande quantité; si l'agri* 
culture récompense généreusement les fatigues du cultiva- 
teur, les émigrants ne doivent pas pour cela se faire illusion 
et nourrir de fantastiques espérances. Nulle part , dans les 
pays même les plus fertiles, on ne peut avoir d'aisance sans 
travail. Là où l'homme laborieux et rangé vit content et s'en- 
richit, l'homme paresseux et sans conduite , s'il ne meurt pas 

44 



21* LE BRÉSIL. 

de faim et s'il ne craint pas q«e la subsistance lai manque , 
mène toutefois une vie malheureuse et méprisable. 

Les colons ne doivent espérer en venant an Brésil que 
l'avantage d'un pans grand produit de l'industrie à laquelle 
ils se livrent. S'ils veulent posséder des terres qni les fassent 
vivre dans l'aisance, il faut qu'ils aient les habitudes des cul- 
tivateurs, qu'ils soient robustes comme eux, et qu'ils fassent 
tous les efforts nécessaires pour faire fructifier lears domai- 
nes. La terre , en général., n'accorde ses faveurs qu'à ceux 
qni cherchent à les mériter par des soins assidus. 

L'oubli de cette vérité a été cause de grands malheurs et 
d'un tardif repentir. Des artisans de villes manufacturières, 
et, ce qni est pire, des hommes sans aucune habitude de 
quelque travail utile que ce soit, bercés par la flatteuse illu- 
sion de pouvoir, sans effort , jouir de toutes les commodités 
des anciennes sociétés dans les terres fertiles dn nouveau 
monde, é migrèrent comme colons agriculteurs; arrivés à 
leur destination, ils trouvèrent la réalité, et.les songes d'une 
vie heureuse et sans travail s'évanouirent; au lieu des jouis- 
sances qu'ils s'étaient imaginées , ils rencontrèrent une terre 
vierge qui n'attendait que des bras robustes et intelligents 
pour produire des récoltes abondantes. L'artisan qui ne s'est 
jamais servi delà hache, de la bêche ni de la charrue, qui ne 
connaît que les outils délicats de son métier; le paresseux qui 
ne s'est livré à aucun genre d'industrie, ne savent pas chan- 
ger l'aspect d'une localité, ni métamorphoser les belles, épais- 
ses, mais jusqu'alors inutiles forêts et les vastes plaines en 
champs ensemencés de grains alimentaires, on en culture de 
plantes intertropicales : de là le découragement, le repentir 
et les malheurs plus ou moins grands , suivant le degré de 
prévoyance et d'intelligence de ceux qui ont dirigé l'entre- 
prise. 

La colonie projetée de Korou, dans la Guyane française, 
est le type des entreprises mal combinées et mal dirigées, 
ainsi que de l'entraînement des hommes incapables pour les 



CHAPITRE CINQUIÈME. 241 

travaux dé l'agriculture. Des émigrations à peu près sembla- 
bles se répètent aujourd'hui sur une plus petite «échelle: 
nombre considérable des individus qui vont tous les ans aux 
États-Unis mourraient de misère s'il n'existait pas des sociétés 
de bienfaisance qui viennent a a secours-des imprudents qui, 
sans aptitude naturelle et sans capitaux, se hasardent à re- 
chercher ce pays ; les prisons de New-York et d'autres villes 
attestent les entoure d'une semblable émigration* 

Si au Brésil ce douloureux spectacle ne s'est pas otfect 
jusqu'à présent*, cela dépend moins du petit nombre déni- 
grants que de la facilité avec laquelle on y trouve les moyens 
de subsistance , et de oe que les colons y ont été , en grande 
partie, liés par des contrats et avec «me «destination détermi- 
née. Il est vrai que beaucoup de ceux qui se sont engagés 
pour la culture des terres par le système d'association n'ont 
pas rempli les conditions de leurs contrats, soit qu'ils man- 
quassent de moralité nécessaire , soit que, ayant toujours été 
•employés à des travaux très-différents, le travail agricole 
leur répugnât. Il est très-fréquent de rencontrer parmi les 
colons engagés pour la culture des terres des étudiants, des 
imprimeurs, des horlogers, des coiififouirs, des tailleurs, et des 
personnes de professions analogues. De là principalement les 
plaintes des entrepreneurs contre les colons, et vice versa; de 
là les déclamations que l'on entend de temps à autre en Eu- 
rope contre le système d'association. Tel fut le motif qui fit 
disparaître la colonie du Sahy du Dr. Mure, et quelques au- 
tres ; mais les colons en les abandonnant ne sont pas morts 
de misère, ils ont toujours trouvé du travail bien rétribué. 

Les corps allemands engagés en 1850 par le gouverne- 
ment brésilien sont très-réduits par les congés que les sol- 
dats, trouvant des moyens avantageux pour gagner leur vie, 
ont demandés, et qui ont été généreusement accordés par le 
gouvernement. Débarrassés du service militaire , ils se sont 
avantageusement employés à des professions manuelles , ou 
dans les colonies de la province de S. Pedro, et se félicitent 

44. 



342 LE BRÉSIL. 

aujourd'hui de la résolution qu'ils oût prise de venir au Bré- 
sil , où ils gagnent leur vie avec facilité, et où ils peuvent 
même amasser quelque argent, à l'exception seulement de 
quelques individus adonnés à la boisson ou de quelques pa- 
resseux. Si les colons qui sont venus au Brésil sans avoir les 
qualités requises pour devenir de petits cultivateurs n'ont 
pas souffert les fâcheuses conséquences qu'ils auraient souf- 
fertes dans d'autres pays, ceux qui dorénavant possédant ces 
qualités viendront au Brésil avec la certitude d'obtenir im- 
médiatement et à très-bas prix des terres fertiles, mesurées , 
démarquées et bien garanties, pourront compter sur une for- 
tune prospère et sure , soit qu'ils apportent avec eux le petit 
capital nécessaire pour l'achat d'un lot de terre, soit qu'ils 
s'assujettissent à des contrats d'association , tout en amassant 
en même temps , outre l'expérience, le capital suffisant pour 
l'achat des terres où ils voudront s'établir. C'est donc vers le 
Brésil que doivent se diriger, avec le plus de probabilité de 
bons résultats , ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas se- < 
journer en Europe. 

Cette grande administration de la répartition des 
terres publiques, placée sous les ordres du ministre 
de l'intérieur, M. LuizPerdeira de Coutto Ferraz, a 
commencé à fonctionner depuis moins de deux ans, 
sous le titre de Répartition générale des terres publi- 
ques 1 , et c'est aux documents communiqués par elle 

1 J'ai dit quelque part que le Brésil n'avait presque pas de 
bureaucratie : voici une des mille preuves que je pourrais 
donner. Cette direction générale qui, outre les attributions 
énumérées plus haut , est chargée d'administrer les colonies 
militaires et les villages d'Indiens, a pour tout personnel un 
directeur général , un secrétaire général , un procureur fis- 
cal , deux chefs de section et quatre employés , en tout neuf 



CHAPITRE CINQUIÈME. 243 

aux Chambres que j'ai fait divers emprunts sur la 
situation actuelle des colonies. Ses attributions sont 
nombreuses et très-variées, mais à en juger par 
l'activité avec laquelle elle centralise tous les ren- 
seignements et entame les travaux qui lui sont 
confiés, son zèle et son intelligence ne sont pas 
au-dessous de sa grande tâche. 

Déjà l'œuvre de délimitation des terres est en 
pleine exécution. Quatre inspections générales ont 
été créées dans les provinces de l'Amazone, du Para, 
de Maranham et du Parana et leurs opérations, sont 
commencées. Dans les autres provinces où l'urgence 
du travail est moindre, mais où cependant ont lieu 
des demandes de concession, on désigne sur-le- 
champ des ingénieurs pour opérer la délimitation. 
En effet, l'impulsion donnée à la colonisation a été 
singulièrement activée depuis les dernières mesures 
administratives. Sans parler de l'accroissement que 
va prendre la colonie de Dona Francisca, dont 
les entrepreneurs veulent élever la population à 
6,000 âmes, les terres domaniales sont déjà vive- 
ment recherchées. Dans la province de Spiritu 
Santo,le major Gaêtano Dias da Silva a demandé à 
acheter au domaine une étendue de terres de vingt 
lieues carrées , sur le territoire d'Itapernerim et de 

fonctionnaires, auxquels il faut ajouter un garçon de bureau 
et un portier. Avec la dépense du matériel, le tout coûte au 
trésor la somme annuelle de 66 mille francs. 



2*14 LE BRÉSIL. 

Benevente, aux conditions de la loi de 1850, et à 
la charge par lui d*y établir, dans un délai de cinq 
années, sept cent vingt familles de colons. Le me- 
surage de ce terrain s'opère : il coûtera environ 
30 mille francs au trésor public j qui recevra pour 
prix de la vente 270 mille francs. 

Un travail semblable s'accomplit dans la province 
de Rio Grande do Sul, sur les bords du Rio Cahy, 
où le comte de Montravel, consul de France à 
Porto Allègre, s'est engagé à acheter un terrain en 
friche de seize lieues carrées, en s'obligeant à y éta- 
blir, dans un délai de deux ans, au moins cinq cent 
soixante-seize familles de colons. Le mesurage des 
terres qui s'effectue n'excédera pas le prix de 
24 mille francs, et la vente des terres s'élèvera à 
216 mille francs. Dans la même province, un con- 
trat a été conclu avec M. Henri de Vernejoul (un 
autre nom français) pour l'achat d'une lieue carrée 
de terres en friche, sur le territoire de Santo-An- 
tonio de Patrulla, à la condition d'y établir trente- 
six familles au moins dans un délai de trois ans. 
Ces terres devront être également cédées après un 
travail de délimitation. 

Tous les présidents des provinces ont été invités 
à faire connaître à l'administration générale l'état 
des terres en friche, et le parti qu'on en peut tirer 
pour la colonisation. Il résulte des informations qui 
ont été déjà recueillies pour treize provinces que 



CHAPITRE CINQUIÈME. 215 

partout les terres incultes abondent , que presque 
partout le sol de ces propriétés domaniales est cou- 
vert de forêts vierges, et par conséquent d'une 
extrême fertilité et merveilleusement propre à la 
colonisation. Les détails manquent pour les sept 
autres provinces, mais les présidents ont déjà som- 
mairement répondu que les circonscriptions terri- 
toriales qu'ils administrent renferment en grande 
quantité des terres en friche excellentes pour la 
culture. 

Parmi les attributions conférées à la direction 
générale des terres publiques se place, en première 
ligne, la surveillance assidue de la marche que suit 
le mouvement de colonisation, et les Relatorio an- 
nuels que doit soumettre à ce sujet aux Chambres 
le ministre de l'intérieur deviendront à la longue 
les archives statistiques du Brésil sur cette question 
capitale. Déjà le Relatorio de cette année enregistre 
un fait curieux. L'Europe est et doit être plus en- 
core dans l'avenir la source principale , sinon uni- 
que, de la colonisation au Brésil. Cependant l'esprit 
entreprenant des Brésiliens a voulu expérimenter 
une autre voie. À l'exemple de la Californie et de 
l'Australie, il a tenté d'attirer vers l'Empire sud- 
américain une portion de lai population exubérante 
de l'Empire du milieu. Le 9 février 1855, une bar- 
que américaine est entrée dans ce port, ayant à 
son bord trois cents Chinois venant de Sincapour, 



*46 LE BRÉSIL. 

en exécution d'un contrat conclu avec le négociant 
brésilien Manœl de Almeida Cardosp. « Ces tra- 
» vailleurs, dit le directeur général dans son rapport 
» au ministre, m'ont paru vigoureux y bien por- 
» tants et aptes aux travaux agricoles; mais quel- 
» ques-unes des conditions de leur contrat sont 
» telles, que les Chinois pourront être difficilement 
» acceptés par nos propriétaires. » 

M. Manoel Felizarde ne s'explique pas sur ces 
difficultés; mais dans une autre partie de son tra- 
vail, il donne une raison d'avenir très-ingénieuse et 
très-sensée de son peu de goût pour la colonisation 
chinoise. Voici comment l'honorable directeur gé- 
néral s'exprime : 

a Le climat de l'Empire est si divers, selon les 
» provinces, et les productions agricoles y sont si 
» variées, que dans quelques-unes et pour certaines 
» branches de culture les travailleurs du centre et 
» du nord de l'Europe peuvent difficilement être em- 
» ployés; or, les États méridionaux de cette partie 
» du globe fournissent peu de travailleurs. 

» Les habitants de quelques provinces du Céleste 
» Empire sont peut-être les travailleurs qui con- 
» viennent le mieux à ce genre de labeurs, et mal- 
» gré les frais énormes que coûte leur transport, si 
» on en amenait dans nos contrées comme on a 
» fait dans d'autres pays intertropicaux, il y aurait 



CHAPITRE CINQUIÈME. *«7 

» profit pour nos grands agriculteurs , et principa- 
n letnent pour ceux qui se livrent à k culture de la 
9 canne. 

» Mais les Chinois, bien que nécessaires et utiles, 
» ne nous apporteraient aucun surcroît de connais- 
» sances agricoles *de moralité et de civilisation, et 
» dans aucun temps, quels que fussent le nombre des 
» Chinois résidant au Brésil et leur prospérité* ils ne 
» provoqueraient l'émigration spontanée de leurs 
» compatriotes. 

» Leur émigration sera toujours une charge 
» énorme pour les coffres publics ou pour les parti* 
» culiers, et dans ces conditions elle ne peut pré- 
» senter des résultats satisfaisants. » 

A la suite des renseignements qu'il fournit sur 
l'état des colonies agricoles de l'Empire, le Relatorio 
de la répartition des terres domaniales résume les 
détails recueillis par les présidents des provinces 
sur la situation des colonies militaires placées sur 
les territoires exposés aux incursions des Indiens , 
institution excellente, mais qui ne peut donner qu'à 
la Ipngue les bons résultats qu'on est en droit d'en 
attendre. Il expose aussi l'état de l'œuvre de la ca~ 
tédbisation des Indiens eux-mêmes. 

C'est triste à dire, mais il ne paraît pas que les 
efforts et les sacrifices faits pour plier la race rouge 
au. joug de la civilisation aient jusqu'à présent ob- 



24* LE BRÉSIL. 

tenu le moindre succès. Plus humains que leurs 
voisins les Espagnols > les conquérants. Portugais 
n'ont pas fait des hécatombes des anciens possesr 
seurs de la terre américaine; ils ont, dès leur arrivée 
au Brésil,, travaillé avec une inébranlable persévé- 
rance à convertir les Indiens et à leur inculquer 
avec la foi évangélique les notions du. tien et du 
mien, du juste et de l'injuste. Ils ont essayé de les 
parquer dans des villages (aldeas), où les soins spiri- 
tuels des missionnaires et la généreuse assistance du 
gouvernement ne leur ont pas fait défaut. On leur 
a bâti des églises, on leur a même ouvert des écoles. 
Ces soins charitables ont avorté à peu près partout, 
et le sentiment des hommes éclairés du Brésil sur 
les Indiens est fidèlement résumé dans cette phrase 
que je lis dans le Relatorio du directeur général, et 
où se trouve exprimée l'opinion du président de la 
province Sainte-Catherine : a Le président est d'avis 
» que ces sauvages ne peuvent se civiliser par des 
»" moyens de douceur, et il vaudrait mieux s'em~ 
» parer d'eux et les transporter dans les grandes 
» cités pour y être employés dans les arsenaux et 
» autres établissements publics, que de les camper 
» dans des villages où ils finissent toujours par asr» 
» sassiner leurs bienfaiteurs, pour retourner ensuite 
n dans leurs forêts, plus terribles encore par la 
» connaissance qu'ils ont acquise de l'usage des ar- 
»• mes à feu. » 



CHAPITRE CINQUIÈME. SM9 

Du reste, la race indienne ne parait pas destinée 
à vivre dans ce riche continent américain qu'elfe 
n'a jamais su exploiter, tant son indolence lui fait 
tenir le travail en horreur. Partout elle recule et 
disparaît peu à peu devant la civilisation , et sauf 
dans quelques provinces du nord et de l'intérieur, 
où la population d'origine européenne est fort clair- 
semée, et où la riehesse du sol permet aux tribus 
indigènes d'avoir sans labeur des rapports très-profi- 
tables avec la civilisation , presque partout les vil- 
lages indiens dépérissent et s'éteignent. On dirait 
que sous ces climats ardents, au milieu de cette 
nature pleine de sève féconde, il n'y a que la popu- 
lation indigène qui ne se reproduise pas. Le tableau 
général des aldeas publié dans le Relatorio évalue, 
quant à présent, à 19*,354 le chiffre des Indiens à 
demi apprivoisés qui habitent ces villages. Il y a des 
lacunes, dans ce tableau, qui ne comprend que 
douze provinces; mais quand même il faudrait 
doubler ce chiffre, quel misérable résultat d'une 
œuvre qui dure depuis deux siècles et demi r et 
quette meilleure preuve de cette loi fatale qui 
frappe les anciens maîtres du sol et voue leur race 
à une dépopulation qui ne s'arrêtera qu'à l'extinc*- 
lion du dernier d*éntre eux. 

J'ai résumé le plus brièvement et le plus claire- 
ment que j'ai pu les principaux faits et résultats 
concernant le travail de colonisation accompli au 



«20 LE BRÉSIL. 

Brésil dans ces dernières années, et j'ai surtout puisé 
mes renseignements dans l'excellent document émané 
de la Répartition des terres publiques. Ce que je dois 
ajouter , c'est qu'il y a , en ce moment, dans tout 
l'Empire, une émulation ardente pour mener cette 
oeuvre à fin. L'Empereur, ses ministres, l'Assemblée 
générale, les présidents de province, les Assemblées 
provinciales, les propriétaires de terres, les capita- 
listes , tout le monde comprend que la colonisation 
est l'œuvre essentielle et que le Brésil touche a une 
crise décisive pour son avenir. L'idée se présente à 
tous sous le même aspect et désormais fort simpli- 
fiée. Avec l'abolition de la traite des noirs , avec la 
diminution progressive mais certaine du travail par 
les esclaves, c'est pour l'Empire une nécessité abso- 
lue d'attirer à lui des colons en grand nombre, 
non-seulement pour défricher ses terres incultes, 
mais encore pour conserver en valeur la portion 
cultivée de son sol. En présence d'une telle néces- 
sité , il n'y a plus à s'endormir désormais dans les 
molles douceurs d'un climat béni ni à s encroûter 
dans des préventions qu'excusaient , il y a trente 
ans, les dangers possibles d'une indépendance à 
peine acclamée, je veux parler des sentiments 
de jalouse défiance que suscitait la présence des 
étrangers. Il n'est pas un homme éclqiré au Brésil 
qui ne sente qu'il est grand temps d'en finir avec 
ce passé-là , et que le concours et le bon accueil 



CHAPITRE CINQUIÈME. 221 

de tous sont aujourd'hui indispensables pour ou- 
vrir à la colonisation la yoie aussi large que pos- 
sible. 

L'heure est propice par deux circonstances dont 
il faut savoir profiter. Des essais de colonisation mal 
réussie avaient jeté en Allemagne, dans cette pépi- 
nière de rémigration , une défaveur marquée sur la 
colonisation brésilienne. Un chargé d'affaires de 
Prusse , résidant à Rio Janeiro , s exagérant peut- 
être quelques insuccès et mu par un sentiment 
qu'on ne saurait blâmer de sollicitude pour ses com- 
patriotes, avait mis en garde son gouvernement, par 
des rapports un peu chargés, contre l'issue misé- 
rable qu'aurait pour les colons allemands leur émi- 
gration au Brésil, et le gouvernement prussien, 
s'appuyant sur ces renseignements pessimistes, avait 
pris contre l'émigration des mesures restrictives. Au- 
jourd'hui les choses ont bien changé de face : un 
nouvel agent prussien , M. Lievenbaggen , a voulu 
tout voir de ses propres yeux : il a visité les princi- 
paux établissements des provinces de S&o-Paulo, de 
Sainte-Catherine, de Rio Grande do Sul , et partout 
il a recueilli les témoignages du bien-être de ses 
compatriotes émigrés et de leur confiance entière 
dans un avenir de jour en jour plus prospère. Les 
informations qu'il a fournies, dans ce sens, à son 
gouvernement, ont dissipé les appréhensions qu'il 
avait conçues et lui ont permis de renoncer aux 



m LE BRÉSIL. 

mesures qu'il avait prises dans le bat de rendre l'é- 
migration au Brésil plus difficile* 

D'un autre côté, voici que déjà, dans l'Amérique 
du Nord, la colonisation ne paraît plus présenter 
des chances aussi favorables et qu'elle semble avoir 
pris son temps d'arrêt. Esi-oe la prochaine et proba- 
ble arrivée au pouvoir des know-Nothings , ces ad- 
versaires déclarés de l'émigration? Est-ce le manque 
de terres abordables , la colonisation s éloignant de 
jour -en jour davantage du littoral? Je ne saurais 
dire au juste 9 mais toujours est-il que, dans l'année 
qui vient de finir, plus de douze mille émigrés al- 
lemands, qui étaient allés chercher un établisse- 
ment aux États-Unis , sont revenus en Europe , per- 
dant ainsi plusieurs mois de leur temps et les frais 
de leur double traversée, d'est là un fait très-grave , 
très-significatif, et qui doit singulièrement influer 
sur les destinées de la colonisation brésilienne. 

Il est très-vrai que la question du coût du passage 
a la plus grande importance pour le pauvre campa- 
gnard qui part avec un bien mince capital, et que la 
différence du prix des terres à acquérir ne com- 
pense pas la différence du prix pour les deux tra- 
versées. Je Ks dans une brochure publiée à Ham- 
bourg par les soins éclairés du consul général du 
Brésil dans cette ville, M. José Corréa, que le prix 
du passage pour New- York est à Hambourg de 
32 thalers prussiens , terme moyen , tandis que le 



CHAPITRE CINQUIÈME. 223 

prix du passage pour Rio Janeiro est, terme moyen, 
de 36 thalers. De plus , te temps a aussi sa valeur 
pour des gens dont le travail est la principale ri* 
cfaesse et qui ne travaillent pas pendant la traversée. 
Or, un navire à voiles met en moyenne trente-cinq 
jours pour aller de Hambourg à New-York , et il 
lui faut soixante jours pour se rendre à Rio. 

Ce sont là des obstacles à la colonisation avec 
lesquels on doit compter, et le moyen de les fran- 
chir qui -se présente tout d'abord à l'esprit, c'est de 
mettre à da charge dm gouvernement impérial ou 
des provinces une partie des frais de traversée , de 
manière à équilibrer au moins les prix. Cette solu- 
tion s'est présentée tout de suite comme un expé- 
dient praticable à quelques Assemblées provinciales, 
et la province de Rio Grande do Sul l'a largement 
acceptée , -en allouant à chaque nouveau colon une 
indemnité de voyage d'environ 150 francs. Je vois 
dans un décret rendu pair l'Assemblée provinciale 
du Para qu elle dotme au président de la province 
lé pouvoir de prendre une mesure analogue , en le 
laissant libre de déterminer lui-même le chiffre du 
subside à accorder aux nouveaux colons. 

Peut-être faudra4-îl j que le gouvernement im- 
périal fasse aussi, de son côté, dans le principe, 
quelques notables sacrifices du même genre. Ses 
actes et les paroles des ministres dans les Chambres 
permettent de croire qu'il y est tout préparé, et en 



%U LE BRÉSIL, 

effet ces témoignages éclatants de bienveillant^ sym- 
pathie sont de nature à faire disparaître les dernières 
irrésolutions des émigrants. Mais , à mon avis , de 
telles faveurs ne sauraient être que temporaires , 
non-seulement parce qu'une si lourde charge, à 
l'état permanent , grèverait trop le trésor brésilien , 
mais encore parce que ce sont toujours des coloni- 
sations mal faites que celles dont le gouvernement 
fait les frais. Il faut, ou au moins il faudra tôt ou 
tard que l'activité et le capital des particuliers inter- 
viennent pour avancer aux colons tout ou partie des 
frais de la traversée , en leur faisant comprendre 
que, s'ils contractent ainsi une dette assez lourde, 
ils en seront amplement dédommagés non-sçule- 
ment par l'extrême bon marché des terres qu'ils 
vont acquérir, mais encore parles produits de ces 
terres , dont les cultures sont beaucoup plus riches 
que celles des terres de l'Amérique du Nord. 

Ce qu'a à faire le gouvernement impérial 9 c'est 
précisément ce que la spéculation privée ne saurait 
faire ; son devoir est de garantir par des mesures ef- 
ficaces la sécurité des colons contre toute agression 
et tout trouble; c'e$t, après avoir sauvegardé leurs 
personnes , de protéger leur conscience en leur as- 
surant le plein et libre exercice de leur culte ; c'est 
encore d'effacer de ses lois les derniers vestiges des 
restrictions gênantes ou blessantes infligées aux 
étrangers sous l'empire de préventions aujourd'hui 



CHAPITRE CINQUIÈME. m 

dissipées; c'est, en un mot, dé pratiquer complète- 
ment les principes de tolérance que sa raison éclairée 
a dès longtemps acceptés, et qui sont dans les in- 
stincts du pays, en adoptant les nouveaux venus 
comme les enfants du Brésil ; en les affranchissant,, 
dans des délais raisonnables , de toutes les incapa- 
cités civiles et politiques qui pèsent sur eux; en mo- 
difiant , en ce qui concerne les protestants , les lois 
qui attribuent exclusivement aux ministres de la re- 
ligion catholique la tenue des registres de 1 état civil ; 
en leur accordant même certaines faveurs et privi- 
lèges momentanés, comme l'exemption du service mi- 
litaire pour la première génération des immigrants. 
Je suis convaincu que l'esprit si clairvoyant et si ré- 
solu du gouvernement brésilien satisfera à tous ces 
devoirs de situation , et ne se refusera à aucune de 
ces réformes nécessaires. 

Ce qu'ont à faire les pouvoirs provinciaux avec 
l'assistance du gouvernement , c'est de créer partout 
des routes , des moyens de communication par terre 
et par eau, de manière à donner le plus tôt possible 
des débouchés aux colonies qu'on veut créer ; c'est 
encore de veiller sur ces colonies , de manière à main- 
tenir la bonne harmonie entre les immigrants et lés 
entrepreneurs et entre les immigrants eux-mêmes, 
et de manière encore à ne laisser manquer l'établis- 
sement de rien de ce qui devient nécessaire , à me- 
sure que les besoins s'accroissent avec la population, 

45 



**6 LE BRÉSIL. 

comme d'église ou de temple et de maison d'école. 
Sur tous ees points , les provinces remplissent déjà 
parfaitement leur tâche , et le passé est la pleine ga- 
rantie de 1 avenir. 

Un dernier mot sur les devoirs du gouvernement 
impérial. Des colonies actuelles , dans un état très- 
prospère 9 souffrent d'un fait qui ne saurait durer et 
sur lequel il suffit d'appeler l'attention des pouvoirs 
publics; Situées dans le voisinage de la mer , ces co- 
lonies ne peuvent échanger directement leurs pro- 
duits avec l'Europe, parce qu'elles sont privées d'un 
bureau de douane dans leur voisinage où se ferait 
l'acquit des droits d'importation et d'exportation. 
La colonie déjà si florissante de Doua Francisca est 
dans ce cas. C'est à vingt lieues de là , au port de 
Paranagua, ou plutôt à Rio même, distant de plus 
de cent lieues , qu'il faut transporter tout d'abord 
les marchandises qui doivent entrer dans la colonie 
ou en sortir. C'est là une dépense, une gêne que la 
prévoyante sollicitude du gouvernement ne saurait 
tarder à faire disparaître. 

Le Brésil a une grande diversité de climats et de 
températures qui se prête à toutes les colonisations. 
M. de Ponthoz affirme qu'il n'est colonisable que 
dans sa partie la plus tempérée, depuis le 16 e degré 
de latitude sud jusqu'à l'extrémité méridionale de 
l'Empire, et que toute la portion qui se rapproche 
de l'équateur est d'une colonisation impossible. Les 



CHAPITRE CINQUIÈME. 2*7 

renseignements que j'ai recueillis m'autorisent à 
croire que c'est une erreur. Il y a sur les bords de 
l'Amazone depuis peu de temps, et dans la province 
de Maranham depuis trente années , des colonies 
européennes provenant soit du Portugal, soit des 
Açores, soit des Canaries. Maranham est à deux 
degrés sud de l'équateur : ses colons se sont parfai- 
tement acclimatés , et leurs établissements sont dans 
un état très-prospère. On comprend, en effet, que 
des habitants du midi de l'Europe peuvent vivre 
tous des zones qui ont été colonisées dans l'origine 
par des Portugais. 11 est vrai que les populations du 
nord et du centre de l'Europe, des Allemands, des 
Suédois , des Norvégiens, des Irlandais , des Belges, 
des Suisses, des Français même s'accommoderaient 
difficilement de ces climats torrides , et c'est pour 
ces populations que M. de Ponthoz a tracé sans doute 
Ja ligne de démarcation qu'il indique. En effet, les 
provinces d'Espiritu Santo , de Rio Janeiro, de Sâo- 
Paûlo, du Parana, de Sainte- Catherine, de Rio 
Grande do Sul , placées à une plus grande distance 
de l'équateur, conviennent mieux que toutes les 
autres* à dés populations que leur pays d'origine n'a 
pas déjà bronzées contre le soleil. 

J'ai nommé les Français comme des colons pos- 
sibles des provinces méridionales du Brésil, et ce- 
pendant ils y sont en bien petit nombre. Si cette 
lacune s'expliquait par ce fait seul que le Français 

45. 



î*8 LE BRÉSIL. 

n'a pas l'humeur émigrante, et que, content de son 
pays et de son sort, il n'aime pas à perdre de vue le 
coq de son village, je ne trouverai là rien à redire, 
et je serai volontiers tout fier de cet attachement 
qu'inspire notre France à ceux qui y sont nés. Mais 
il s'est produit, depuis plus de trente ans, un fait, 
à mon avis, inexplicable. Un courant d'émigration 
assez considérable s'est établi entre la France et 
l'Amérique méridionale, et chaque année des na- 
vires partis de Bayonne amènent dans les provinces 
argentines et dans l'Uruguay des légions de Basques, 
population excellente, sobre, laborieuse et rangée, 
qui, montant peut-être déjà à trente ou quarante 
mille âmes, aurait dû élever ces pays à un haut 
degré de prospérité. Si cette prospérité n'est pas 
venue, ce n'est pas la faute de nos braves compa- 
triotes : ils ne demandaient qu'un peu d'ordre et de 
sécurité, et les gouvernements de la Plata se sont 
bien gardés de leur en donner. Les Orientaux et les 
Argentins avaient d'autres écheveaux à démêler. Pen- 
dant que leurs généraux s'entrechoquaient, que 
leurs Chambres se chamaillaient, que les promnciœ- 
ment os, ce beau legs de l'Espagne, se perpétuaient 
dans leurs villes , que les révolutions se succédaient, 
que les présidents culbutaient les uns sur les autres, 
ils n'avaient guère le loisir, il faut être juste, de 
songer à faire fleurir l'agriculture, et ils ne s'occu- 
paient guère de nos bons Basques que peur les en- 



CHAPITRE CINQUIÈME. «9 

doctriner dans leurs querelles et pour les enrégi- 
menter. 

Mais voici ce qui est curieux et étrange. Tout à 
fait dans le voisinage de ces pays désolés, où le sort 
avait conduit nos compatriotes, se trouvaient; des 
provinces qui jouissaient au moins à un degré égal 
de tous les avantages de sol et de culture dont «ont 
dotées les Républiques de la Plata, et qui de plus 
avaient ce qui manquait absolument à celles-ci , la 
sécurité intérieure, un gouvernement fort et res* 
pecté, et des lois pleinement obéies qui garantis- 
saient à chacun les fruits de son travail. Comment 
pas un de ces Basques ne s'est-il avisé d'abré- 
ger son voyage et de s'arrêter soit à Porto-Al- 
legre, soit à San-Francisco do Sùi, soit à Parana- 
gua , pour s'établir dans les provinces de Rio 
Grande do Sul,ou de Sainte- Catherine, ou du 
Parana? Déjà la colonie de Saint-Léopold était en 
pleine prospérité, d'autres colonies se fondaient 
sous les meilleur* auspices, et ces exemples étaient 
certes de nature à encourager de nouvelles entre- 
prises de colonisation. 

On ne saurait indiqua: d'autre cause à l'obstina- 
tion des colons que cette attraction routinière qu'in* 
spire aux émigrants la certitude de rencontrer des 
compatriotes d'origine, des amis, des parents, dans 
leur patrie nouvelle. Le courant les a emportés* 4e 
toute sa force sur les rives de la Plata, et les décep- 



330 LE BRÉSIL. 

dons éprouvées par beaucoup d'entre eux n ont pas 
suffi encore à faire modifier la route connue. Au* 
jourd'hui il y à un peu de calme à Buenos-Ayres ; 
mais tout est fort brouillé à Montevideo, et en 
somme rien n'est sûr dans ces régions de la Plata. 
Je souhaite volontiers à nos excellents compatriotes 
du pays basque qui sont là -bas toutes sortes de 
prospérités; mais dans l'intérêt de ceux qui vou- 
draient les imiter, je désire fort que la vérité soit 
bien connue, et je serais heureux d'avoir contribué 
à les éclairer , en ouvrant à leurs besoins d'activité 
et de bien-être acquis par le travail de plus proches, 
de meilleurs et de plus sûrs horizons. 

Je termine par une observation qui s'adresse 
principalement aux Brésiliens, et qui mérite, ce me 
semble, d'être pesée. 

La suppression de la traite a laissé au Brésil bien 
des capitaux inactifs, indigènes ou étrangers, mais 
habitués à chercher un emploi lucratif dans les tran- 
sactions des grandes places brésiliennes. C'est cette 
abondance de valeurs disponibles, combinée avec 
les développements de l'esprit d'association, qui 
explique la facilité avec laquelle se sont montées à 
Rio les plus importantes affaires* On a vu tour à 
tour la Banque du Brésil, l'entreprise des services à 
vapeur sur l'Amazone, celle du chemin de fer de 
don Pedro II, et bon nombre d'autres, trouver sur- 
le-champ, par des souscriptions empressées, dix foi* 



CHAPITRE CINQUIÈME. 231 

le capital dont elles avaient besoin. Il y avait certai- 
nement de l'agiotage dans cette ardeur à souscrire, 
et la capitale du Brésil n'est pas plus affranchie que 
Paris et Londres de cette spéculation malséante , 
levier véreux et nécessaire dû crédit public et privé. 
Mais la fièvre d agiotage n'était qu'à la surface : le 
prompt classement et la bonne tenue des valeurs 
nouvelles ont bientôt prouvé que les capitalistes 
avaient toujours de l'argent prêt pour les entreprises 
dont l'avenir paraissait assuré. Or, ces puissances 
financières qui ont à Rio, comme à Londres, un si 
immense crédit, ne songent-elles pas à intervenir de 
toute l'autorité de leurs noms et de leurs capitaux 
dans la patriotique et belle affaire de la colonisa- 
tion?- N'y a-t-il pas place à la Bourse de Rio pour 
une entreprise de colonisation générale, dan* des 
proportions grandioses, et qui pourrait faire trèsr 
bien, et avec profit pour ses actionnaires, ce que le 
gouvernement, malgré son intelligente bonne vo-r 
lonté , ne fera jamais qu'imparfaitement et à grand 
dommage pour ses finances? De quoi s agit-il? De 
recruter de futurs colons, de leur venir en aide en 
facilitant leur passage au moyen de certaines ayan 
ces qui seront infailliblement récupérées sur les 
produits du travail de ces calons devenus citoyens 
du Brésil. Qui, mieux que des entrepreneurs aiguil- 
lonnés par l'intérêt privé, relevé ici par le sentiment 
du bien public , peut juger du degré de confiance 



232 LE BRÉSIL. 

que méritent les émigrants et des garanties morales 
qu'ils présentent? Qui mieux qu'eux serait en me-*, 
sure de choisir des terres , de les préparer au besoin 
en les faisant défricher par des bras indigènes, de 
s'entendre, s'il y a lieu, avec les propriétaires de 
terres qui réclameraient les services de travailleurs 
européens, de faire surveiller par des agents spé- 
ciaux le travail des colons qui voudraient devenir 
propriétaires; de manière à rentrer, à un jour 
donné , dans leurs avances et dans les légitimes bé- 
néfices dus à l'emploi de leurs capitaux. 

La question a un autre aspect. Le Brésil, qui a un 
cabotage assez actif, n'a pas de marine au long cours. 
N'est-ce pas pour lui une magnifique occasion de 
la créer? La colonisation est une œuvre dont on ne 
peut limiter la durée : pour peupler ces incommen- 
surables solitudes, c'est par dizaines de millipns 
qu'il faudra compter les émigrants. Les grandes 
marines de l'Angleterre et de l'Amérique du Nord 
font payer fort cher leurs services. La compagnie 
dont je parle ne pourrait-elle faire construire elle- 
même un certain nombre de navires appropriés au 
transport des émigrants et accroître encore ses pro- 
fits , tout en réduisant les prix du passage? Si une 
fois les travailleurs d'Europe qui cherchent une 
autre patrie prennent goût au Brésil , et cela arri- 
vera, c'est ma conviction profonde, le fret humain 
ne manquera pas, non plus que le fret de retour en 



CHAPITRE CINQUIÈME. 333 

Europe; car la terre du Brésil, défrichée et fécondée 
par des mains vigoureuses, fournira en abondance 
aux marchés du vieux monde les produits tropicaux 
les plus recherchés et les plus riches. 

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'il 
y a là quelque chose à faire. Avec ses institutions, 
qui font du Brésil une terre privilégiée, en raison 
de l'inéhranlable sécurité quelles donnent, et avec 
F esprit d'association qu'il comprend et pratique si 
bien , l'Empire sud-américain peut tout tester dans 
les limites que trace la prudence humaine, et tout 
mener à bonne fin. 



POST-SCRIPTUM. 



Ce livre était en voie d'impression quand la nou- 
velle d'une tentative de révolution et d'une lutte 
sanglante à Montevideo est arrivée en Europe. Le 
conflit a duré quatre jours, et il a éclaté presque 
aussitôt après le départ de la division brésilienne. 

Pour bien apprécier l'importance du service que 
l'Empire sud-»américain rendait à ses voisins en 
occupant Montevideo, il faut noter : 

1° Que pendant la durée entière de l'occupation 
brésilienne, aucun fait de ce genre ne s'était pro- 
duit, en ce sens du moins que même quand la 
population de Montevideo , cédant à son irrésistible 
penchant, avait fait des révolutions, pas une goutte 
de sang n'avait été versée; 

2° Que les gens qui, de longue main, préparaient 
le mouvement contre le président Bustamente , ont 
attendu, pour faire leur coup, le départ et Féloi- 
gnement du corps auxiliaire. En effet c'est le 24 no- 
vembre que le mouvement a éclaté , et il ne restait 
plus un soldat brésilien à Montevideo le 15 au soir. 
Le 24 novembre, la division était à neuf jour- 
nées d'étape de la capitale, hors d'état par consé- 



POST-SCRIPTUM. 235 

quent de revenir à temps sur ses pas pour rétablir 
Tordre ; 

3° Que les auteurs du mouvement étaient préci- 
sément les hommes qui, dans leurs journaux et 
dans leurs discours, s'attachaient le plus violem- 
ment à calomnier les intentions du Brésil, et qui 
demandaient le plus obstinément, à grand renfort 
d'injures , le rappel de la division brésilienne. 

De ces trois faits incontestables, il faut conclure : 

Que l'intervention armée de l'Empire dans l'État 
oriental, demandée successivement par les deux 
présidents Girô et Florès, en exécution d'un traité 
précis, a eu son efficacité tant qu'elle a duré; qu'elle 
a rétabli et maintenu l'ordre ; 

Que l'intervention cessant , les bienfaits qu'elle 
avait apportés avec elle, l'ordre et la sécurité pour 
les transactions et pour les personnes, ont disparu; 

Enfin que les ennemis acharnés du Brésil dans 
l'État oriental , ceux qui se sont efforcés de soule- 
ver contre l'Empire ces vieilles antipathies de race 
que la civilisation répudie, détestaient dans l'inter- 
vention brésilienne non pas une menace contre 
l'indépendance de la République, mais un insur- 
montable obstacle à leurs besoins d'anarchie. 

Pour tout esprit éclairé, impartial et sincère, ce 
sont là des vérités démontrées. 

Une autre conséquence à tirer de cette série de 
faits, c'est que le Brésil n'a aucun dessein, prochain 



236 LE BRÉSIL, 

ou éloigné, de mettre la main dur le territoire orien- 
tal ou sur une partie quelconque de ce territoire. 
J'ai démontré ce point. jusqu'à l'évidence, ce me 
semble , dans le cours de l'ouvrage qu'on vient de 
lire, et j'ajoute que le rappel de la division brési- 
lienne, dans les circonstances où il a eu Heu, té- 
moigne surabondamment de la pleine sincérité de 
l'Empire et de son parfait désintéressement de toute 
intention d'agrandissement et de conquête. 

L'occupation de Montevideo par un corps de 
cinq mille hommes pouvait être impunément main- 
tenue, si le gouvernement brésilien avait eu les ar- 
rière-pensées qu'on lui a prêtées, et les prétextes 
plausibles, les motifs fondés ne lui manquaient pas, 
car la République orientale doit au Brésil plus de 
deux millions de piastres exigibles, et il pouvait, 
comme créancier, garder le gage qu'il avait sous la 
main. 

Le Brésil n'a pas gardé ce gage. A la première oc- 
casion qui lui a été offerte de mettre fin à une oc- 
cupation coûteuse, sans profit pour lui-même et 
utile seulement à des alliés peu reconnaissants, il 
s'est hâté de rappeler ses troupes. Il ne pouvait 
mieux prouver assurément non»seulement qu'il ne 
veut pas s'emparer du territoire de ses voisins* mais 
encore qu'il n'a pas la moindre envie de s'immis- 
cer malgré eux dans leurs affaires intérieures. 

Je sais qu'avec un peu de mauvaise foi et beau- 



FOST-SCRIPTUM. 237 

coup d'obstination , on peut toujours répondre par 
des dénégations systématiques à des preuves de leur 
nature négatives. Aussi me parai t-il utile, après 
avoir dit ce que le Brésil ne veut pas, de dire très- 
nettement ce qu il veut. 

J'ai étudié tous les actes de la politique du Brésil 
à l'endroit de Montevideo; j'ai suivi avec soin les 
débats de son Parlement; j'ai consulté les hommes 
les plus compétents, et des renseignements que j'ai 
recueillis il est résulté pour moi cette notion que je 
tiens pour très-exacte du double but que l'Empire 
poursuit dans sa conduite vis-à-vis de l'Uruguay. 

Loin d'avoir la visée d'aucune usurpation sur la 
bande orientale , l'Empire veut très-sincèrement et 
très-fermement que la République qui borde ses 
frontières du sud et du sud-ouest soit tranquille, 
prospère et indépendante par les deux raisons que 
voici : 

En premier lieu , le Brésil est vivement intéressé, 
pour sa propre sécurité intérieure, à ce que la paix 
règne dans la bande orientale. J'ai détaillé dans ce 
livre (chapitres 3 e et 4*) les motifs qui ont fondé sa 
conviction sur ce point. Depuis longues années , 
toutes les fois qu'il y a eu trouble dans l'État orien- 
tal , soit par l'effet de dissensions intestines , soit à la 
suite d'agressions étrangères, la province limitrophe 
de Rio Grande do Sul a ressenti le contre-coup de 
cette agitation* Cet état de choses fâcheux, dange- 



238 LE BRÉSIL. 

reux même, a été de tout temps pris en sérieuse 
considération à Rio Janeiro. Quand le calme sera 
rétabli dans l'Uruguay, quand 1 agriculture y pros- 
pérera, toute atteinte au droit des gens, toute occa- 
sion de querelle et de collision entre les habitant» 
des deux frontières seront supprimées. 

En second lieu , l'État oriental , par sa situation 
géographique, est pour le Brésil comme un bou- 
clier naturel contre les Républiques toujours un peu 
troublées de la Plata, qui pardonnent difficilement 
à l'Empire le calme et la sécurité dont il jouit. Avec 
la République de l'Uruguay indépendante et pro- 
spère, entre les provinces argentines et lui, l'Em- 
pire est couvert , je ne dis pas contre tout danger 
(le danger ne serait pas sérieux) , mais contre tout 
trouble que pourraient lui susciter dans l'avenir les 
prétentions des Républiques intérieures de la Plata 
et de ses affluents. 

Voilà pourquoi le Brésil veut que l'État oriental 
demeure indépendant et organisé assez fortement 
pour garder sa propre nationalité; voilà pourquoi il 
a coopéré autant qu'il a pu à y rétablir l'ordre et la 
paix, et pourquoi il a assisté ses voisins de son ar- 
gent et de ses troupes. En travaillant à relever de 
ses ruines la pauvre République, il travaillait loya- 
lement à l'œuvre de sa propre sécurité. 

Jusqu'à présent, ces efforts et ces sacrifices n'ont 
pas abouti. Les subsides impériaux ont été englou- 



POST-SCMPTUM. 239 

tis sans grand profit dans le gouffre toujours béant 
du déficit oriental : l'intervention militaire du Bré- 
sil , en donnant quelques mois de paix à Montevi- 
deo, ne lui a pas encore appris à aimer et à prati- 
quer l'ordre. 

Que pouvait et que devait faire l'Empire dans 
ces conjonctures? Rien autre chose assurément que 
ce qu'il a fait : renoncer momentanément à de bons 
offices fort onéreux pour lui et outrageusement 
calomniés, retirer ses subsides, retirer ses troupes, 
laisser les gens de Montevideo se débattre et se bat- 
tre entre eux pour de misérables questions person- 
nelles, et sans s'émouvoir des injures dont on payait 
ses services, s'en tenir fermement, à leur endroit, à 
une politique d'abstention et d'observation. 

Je sais fort bien que, sur les bords de la Plata, 
on prête au gouvernement impérial d'autres mobiles 
et d'autres desseins que ceux que je viens d'indi- 
quer, et cela ne m'étonne guère , car la vérité se 
fait rarement jour dans les pays qui manquent de 
calme. Mais ce qui me surprend fort , c'est de voir 
un recueil très-justement estimé, Y Annuaire des 
Deuœ-Mondes , se faire l'écho d'une de ces énormes 
bourdes transatlantiques en publiant les lignes sui- 
vantes : 

« On n'a point été éloigné de croire en Amérique 
» que M. Paulino (le vicomte d'Uruguay) venait en 
» Europe pour sonder les gouvernements et cher- 



240 LE BRÉSIL. 

v cher à savoir quel degré d'opposition rencontre- 

» rait l'annexion de l'Etat oriental à l'Empire. » 

Qu'on dise cela en Amérique, c'est possible, et on 
y débite bien d'autres mensonges. Mais le rédacteur 
de Y Annuaire pouvait aisément en avoir le cœur 
net, et, pour peu qu'il eût pris la peine de se ren- 
seigner ici , soit d'un côté, soit de l'autre, ou mieux 
encore des deux côtés, il eût bien vite reconnu qu'il 
n'y avait pas un mot de vrai dans ce bruit venu 
d'Amérique. 

Je ne me permets pas de rechercher à quelle 
source l'écrivain de Y Annuaire a puisé son rensei- 
gnement apocryphe, mais il m'est impossible de ne 
pas rappeler ici avec quelle facilité nos compatriotes 
établis dans la Plata, même et surtout ceux dont le 
devoir est de bien s'enquérir, se sont, de tout 
temps, laissé circonvenir par les passions locales, de 
manière à ne plus savoir discerner la vérité du men- 
songe. Le passé de nos démêlés avec Rosas nous a 
cependant donné une leçon qui ne saurait être 
perdue. 



FIN. 



TABLE DES MATIERES. 



Introduction Page l 

CHAPITRE PREMIER. 

NOTIONS HISTORIQUES ET GÉOGRAPHIQUES. 

Le Brésil sente monarchie an milieu des républiques hispano-américaines. 

— Expérience des deux formes. — Où est le progrès, où est ta décadence? 
— - Débuts difficiles du nouvel Empire. — Départ du rot Jean VI pour le 
Portugal. — Insurrection générale. — Proclamation de l'Indépendance. — 
Don Pedro I* empereur. — Les frères Andrada. — Leur rupture avec 
l'Empereur. — Leur opposition dans l'Assemblée. — L'Assemblée est dis- 
soute. — Don Pedro fait lui-même la Constitution, agréée par le peuple 
et jurée le 25 mars 1824. — Paix avec le Portugal par l'intermédiaire de 
l'Angleterre. — Reconnaissance du Brésil comme empire indépendant. — 
Comment l'Angleterre se fait payer ses bons offices. — Guerre avec 
Buenos- Ayres et Montevideo. — Convention préliminaire de paix du 
27 août 1828. — Les Brésiliens abandonnent Montevideo. — Fâcheux 
effet de cette guerre. — Désordre dans les finances. — Désordre dans 
les idées. — Contre-révolution et anarchie. — Agitation parlementaire. — • 
Majorité hostile à l'Empereur. — Événement du 7 avril 1831. — Abdica- 
tion de don Pedro 1 er en faveur de son fils. — Omnipotence du Parlement. 

— Ses tendances ultralibérales. — Ses goûts d'économie. — Suppression 
de la régence à trois, du Conseil d'État. — Émancipation des provinces. 

— Le prêtre Fcïjo régent unique. — Son caractère. — Son administra- 
tion. — Sa lutte parlementaire. — Sa démission. — Régence provisoire, 
puis définitive de Pedro d'Araujo-Lima. — Gouvernement régulier. — Dé- 
claration de majorité de l'Empereur. — Troubles et rébellions pendant les 
régences. — Provinces de Para , des Alagnas , de Rio Grande do Sut. — 
Troubles après les régences. — Sâo-Paulo. — Minas Geraës. — Les 

Santa Luzias et les Saquaremos. — Derniers désordres à Pernambuco. 

Paix générale intérieure. — Calme des partis. 

Les provinces de l'Empire. — Maritimes. — Centrales. — Leurs climats. 

— Leurs produits. — Diamants. — Mines d'or, de fer, de charbon. — 
Café, sucre, coton, cacao, caoutchouc, bois de teinture et d'ébénisterie. 

— Population. — Situation admirable de l'Empire sur toutes les routes 
maritimes du commerce européen. . , . Page 19 

46 



242 TABLE DBS MATIÈRES. 

CHAPITRE DEUXIÈME. 

LA CONSTITUTION. 

Avantage des Constitutions priacières.— La Constitution du Brésil faite par 
l'Empereur. — Sanction nationale. — Serment à la Constitution. — Trente - 
deux ans d'existence. — Analyse de la Constitution. — Pouvoir modéra- 
leur. — Ses attributions. — Conseil d'État. — Pouvoir exécutif. — Pou- 
voir législatif. — Assemblée générale; Sénat, Chambre des députés. — • 
Attributions spéciales de l'une et de l'autre Chambre. — Conflit des 
Chambres entre elles. — Conflit entre les Chambres et le pouvoir impé- 
rial. — Moyens constitutionnels de solution. — Assemblées provinciales. 

— Décentralisation administrative. — Ouvrage de M. de Ponlhos. — Ses 
objections contre la centralisation. — Réponse. — Base de la Constitution. 

— Souveraineté nationale. — Suffrage universel. — Électeurs de pa- 
roisse. — Électeurs de province. — Les étrangers naturalisés et les non- 
catholiques exclus de la députation. — Inconvénients de cette exclu- 
sion. — Utilité d'une réforme en ce point et de la révision des lois sur les 
étrangers. — Comment la Constitution a fonctionné. — Concours efficace 
prêté par les hommes d'État du Brésil. — Patriotisme éclaire des Cliam - 
bres. — Les deux Empereurs Page 5 1 

CHAPITRE TROISIÈME. 

SITUATION INTERIEURE. 

Iniquité du monopole colonial. — Il a stérilise les ressources dti Brésil. — 
Dette portugaise imposée au Brésil par le traité avec le Portugal. — Mau- 
vais état des finances. — Fidélité du Brésil à ses engagements. — Son 
crédit s'établit. — La dette extérieure. — La dette intérieure. — Émis- 
sions de papier-monnaie. — M. de Ponthos et te Budget du Brésil. — 
Budgets postérieurs à 1847. — Notable et progressive augmentation des 
recettes. — Temps d'arrêt momentané et sa cause. — Produits des droits 
d'importation. — Tableau comparatif des dix-huit dernières années. — 
Budgets des provinces. — De l'impôt foncier* — Ses dangers politiques 
- en général. — Ses impossibilités économiques au Brésil. — - La dépense. 

— Une portion considérable des dépenses à la charge des provinces. — 
Dépenses générales. — Liste civile. — Les départements ministériels. — 
État comparatif des dépenses portées aux budgets de 1846-47 et de 1856-57. 

— Amélioration de tous les services. — Armée et flotte du Brésil. — Po- 
litique pacifique de l'Empire. — L'indépendanec de Montevideo n'est pas 
menacée. — Le Brésil a à conquérir son propre sol , à le coloniser. — 
Routes à créer. — Chemins de fer de Rio Janeiro, de Bahia, de Pernam- 
buco. — Garantie d'intérêt. — Contrat pour l'exécution du chemin de fer 

■de don Pedro II. —Routes carrossables. — Amélioration des rivières. — 
Navigation de l'Amazone. — Quatre lignes de bateaux à vapeur sur ce 



TABLE DES MATIÈRES. 243 

fleuve. — Double service de navigation à vapeur sur l' Atlantique, au nord 
et au sud de Rio. — Mouvement intellectuel. — Les journaux. — L'insti- 
tut historique et géographique. — Établissements charitables. — Les 
sœurs de saint Viocent de Paul. — La sécurité individuelle. — Crimes 
contre les personnes. — Nécessite d'une répression sévère. — Le juge 
mis on dehors des partis par la nouvelle loi électorale. — Les cours d'ap- 
pel. — Un tribunal de seconde instance par province. 

Résumé. — Impulsion énergique donnée aux améliorations par le gou- 
vernement. — Concours empressé du pays tout entier. — La capitale. — 
Assistance financière qu'elle prête à tomes les œuvres nouvelles. — Elle 
est en voie de se transformer , Page 81 

CHAPITRE QUATRIÈME. 

SITUATION EXTÉRIEURE. 

I.n diplomatie du Brésil. — Affaire de la traite. — Démêlés avec l'Angle- 
terre. — Bill Aberdeen. — Son caractère excessif. — Protestations du 
gouvernement impérial. — Effets déplorables de ce bill sur la nation bré- 
silienne. — L'Empereur et les Chambres réagissent contre ces effets. — La 
traite disparaît. — Nécessité d'honneur pour l'Angleterre du rappel de ce 
bill. 

Affaire de la Plata. — Rosas. — Sa haine contre le Brésil. — Mission du 
vicomte d' A branles en Europe. — Elle accroît les mauvaises dispositions 
de Rosas. — L'Angleterre s'arrange avec le dictateur. — Le traité Le Pré- 
dour. — Rosas cherche ouvertement à rompre avec le Brésil. — Son en 
voyé, le général Guido, demande ses passe-ports. — Conduite de la guerre. 

— Les alliés du Brésil. — Combat de Montc-Cacerès. — Chute de Rosas. 
— • Résultats immédiats de cette chute. — l/esclavage et la république 
au Brésil. — Buenos-Ayres se. sépare de la Confédération Argentine. — • 
Incessantes agitations à Montevideo. — Intervention du Brésil. — Elle 
maintient l'ordre sans pouvoir maîtriser les ambitions rivales. — Rappel 
des troupes impériales. — Le Paraguay. — Renvoi brutal du ministre bré- 
silien. — Le commandant Ferreira d'Oliveira. — Réparation obtenue. — 
Convention de navigation et de commerce non ratifiée par le gouverne- 
ment impérial. — Nouvelles négociations. 

Questions de limites avec les Républiques voisines de l'Empire. — Len- 
teurs et difficultés qu'elles éprouvent. — Règle du Brésil. — Uti posside- 
tis. — Opinion de M. de Humboldt. 

Navigation de l'Amasone. — Manoeuvres des États-Unis. — Le lieute- 
nant Manry. — Expédition des lieutenants Herndoo et Gibbon. — Leurs 
publications. — Convention de Memphis. — Résolutions qu'elle adopte. 

— Conduite du gouvernement fédéral. — Il négocie avec le Pérou. — Il 
échoue. — Ses tentatives auprès du gouvernement impérial. — Mémoran- 
dum du cabinet de Rio sur la navigation de l'Amazone. — Tentative avor- 
tée de piraterie. — Résumé de la question. — La fermeture de l'Amazone 
ne saurait être que temporaire. — Une fois la colonisation en voie de s'ac- 
complir, la navigation du grand fleuve doit être libre. . . . Page 131